Le piratage depuis le numérique seulement ?

«Shakespeare constitue bien sûr un cas particulier, mais la stabilité textuelle n’a jamais existé avant Internet. L’édition la plus largement répandue de l’Encyclopédie de Diderot, en France, au XVIIIe siècle, contenait des centaines de pages qui n’existaient pas dans l’originale. Son éditeur était un prêtre qui étoffa le texte d’extraits d’un sermon de son évêque afin d’obtenir la protection de ce dernier. Voltaire jugeait l’Encyclopédie si imparfaite qu’il conçut sa dernière grande œuvre, Questions sur l’Encyclopédie, comme une suite en neuf volumes à l’ouvrage de Diderot. Afin de pimenter son texte et d’en accroître la diffusion, il collabora, dans le dos de ses propres éditeurs, avec des pirates en ajoutant des passages aux éditions qu’ils publiaient.
Ainsi que nous l’apprend l’histoire du livre, Voltaire joua si bien avec ses textes que les libraires se plaignirent. À peine, avaient-ils vendu une édition d’un ouvrage, qu’une autre paraissait avec des ajouts et des corrections de l’auteur. Leurs clients protestaient. Certains annoncèrent même qu’ils n’achèteraient pas d’édition des œuvres complètes de Voltaire — et il en existait beaucoup, toutes différentes — avant sa mort, événement anticipé avec empressement par les détaillants du commerce du livre.
Le piratage était si répandu au début de l’époque moderne en Europe que les meilleures ventes ne pouvaient connaître de grands succès de librairie comme c’est le cas aujourd’hui. Au lieu d’être tirés en grand nombre par un éditeur, les livres étaient imprimés simultanément en de multiples petites éditions par une foule d’éditeurs, chacun d’eux s’évertuant à tirer le meilleur parti d’un marché libre de tout copyright. Rares étaient les pirates qui se souciaient de produire des faux fidèles aux éditions originales. Ils abrégeaient, étoffaient et remaniaient les textes à leur guise, sans se soucier des intentions des auteurs. Ils se comportaient en déconstructionnistes avant la lettre.»

DARNTON, Robert. Apologie du livre. Demain, aujourd’hui, hier, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-François Sené, Paris, Éditions Gallimard, 2011, p. 97-98.

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