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Cette nouvelle édition préparée par Studio C1C4 a originalement été publiée aux éditions du Lilas en 2003 sous le titre Partir en douce.

 

Révision : Elyse-Andrée Héroux, Sylvie Martin

Correction : Nicolas Therrien

Correction du texte de couverture : Elodie Faure

Images de couverture : Shutterstock, 500px

 

Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Bibliothèque nationale du Canada

ISBN PAPIER : 978-2-924037-16-4

ISBN EPUB : 978-2-924037-17-1

 

© Tous droits réservés, Marie Cliche, 2016

Dépôt légal — 2016

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Ruth, c’était mon nom de pute. Idéal pour une pute. Surtout pour une pute pas très douée. D’abord, le rut ne m’intéressait pas. Ensuite, je tombais toujours dans la Lune. Chaque fois, c’était la même chose. Sitôt que le client m’avait visée, je disparaissais. Mentalement, je veux dire. J’allais rejoindre la face cachée de la Lune. Pendant qu’ici-bas on me prenait, là-haut, dans ma solitude lunaire, je m’abandonnais à l’inexistence. Quand je retombais sur Terre, le client avait disparu. Souvent avec ma paye. Pour m’être surpassée en nullité, sans doute. Du moins, c’est ce que j’en déduisais. En fait, je ne me souvenais de rien. Ou presque, quelques vagues manœuvres… grognements… Je ne savais jamais si j’avais satisfait le « monsieur » du monsieur. Quand un client s’achète une pute qui se nomme Ruth, il est en droit de s’attendre à mieux. Avec moi, il se butait à une poupée de chiffon. Souvent je l’entendais de là-haut se remballer en pestant, convaincu d’avoir été victime d’une imposture. Qu’il reparte avec la caisse, je le comprenais. Non, j’étais juste une pute idiote, incapable de faire honneur à ma profession et encore moins à mon nom. Si je l’avais emprunté encore ce nom, on aurait pu comprendre. Mais il figurait sur mon baptistère : Marie-Ruth-Camille Lambert : Marie, pour faire plaisir au curé ; Ruth, pour faire plaisir à ma marraine ; Camille, pour faire bien. Sauf que je n’étais à la hauteur d’aucun de mes prénoms. Je n’étais ni une sainte, ni une filleule empressée, pas plus que la digne fille de ses bons parents. J’étais… j’étais… allez savoir ! Donc, puisque je ne pouvais prétendre à rien, pas même à moi-même, et que j’avais fait du latin, nihil, je m’appelais.

Jusqu’à ce que je débute mon cours classique, je ne m’appelais pas. Je veux dire, dans ma tête. Je ne m’auto-appelais pas. Quand on me demandait mon nom, sur le coup, j’avais une sorte de blanc, comme une mini-implosion au centre de mon cerveau suivie d’un petit vacuum. Puis ça me revenait. « On, m’appelle Camille », que je disais. M’être écoutée, j’aurais répondu : « Je m’appelle rien. » Ce qui aurait eu pour effet d’attirer l’attention, la dernière chose que je cherchais. Pire ! D’avoir « l’air » de vouloir attirer l’attention. N’être rien, voilà ce que je voulais. N’être rien, pas même un courant d’air. N’exister pour personne. Coller au vide interplanétaire qui me trouait la tête. Donc, je ne m’auto-appelais pas. Sinon, rien. Avec un « r » minuscule, évidemment. Mais même ce mot m’agaçait. Je l’entendais prononcer partout, par tout un chacun à propos de tout et de rien. Y compris par moi quand je n’avais pas d’autre choix. Rien, avait fini par désigner tout. Un mot dévié de son sens par un monde qui avait horreur du vide dont je faisais partie. Aussi, quand j’ai découvert son équivalent en latin, une langue morte, j’ai tout de suite sauté sur ce mot pour le faire mien. Nihil… Avec un nom en latin, j’aurais la paix. Pourrais traverser la vie sans m’entendre interpeler par tous les quidams de la Terre. Sauf par le Pape ou les curés. Mais pour un temps seulement. Déjà que les prêtres disaient la messe en français au son des guitares électriques, sous peu, je serais tranquille. Du moins, côté curés. Ne me restait plus qu’à me tenir loin du Pape. Ce qui serait facile. Et décoller pour la Lune durant mes cours de latin. Ce qui serait encore plus facile vu que j’arrivais à filer là-haut en tout temps, toute circonstance. « … nikil », qu’il prononçait mon prof de latin, avec un « k ». Je trouvais ça beau, nihil. Je trouvais que ça sonnait bien. Surtout avec le l final qui n’en finissait plus d’aller mourir dans mon néant intérieur. Nihilll… infiniment rien.

M’arrivait parfois de m’apercevoir. Je veux dire… de voir de quoi j’avais l’air. La plupart du temps dans l’œil lustré de mon interlocuteur. N’entendais alors rien de ce qu’il disait. Les yeux braqués sur mon reflet, me voyais. Et c’était laid. Très laid. Même quand mes cheveux gras brillaient de propreté. Vilain ! Vilain de villanus qui veut dire vil. L’œil de l’autre reflétait la dernière des dernières créatures sur Terre, la mocheté des mochetés, la salope des salopes. Et je me demandais comment il ou elle arrivait à me parler. Moi, ne me serais jamais adressé la parole. À croire que tous étaient aveugles. Ou, comme moi, indifférents. Mais, de leur indifférence, j’en doutais. Y avait qu’à les voir tous ces humains passer leur temps à se mourir d’amour ou de haine pour leur prochain, à se pâmer pour un toutou en peluche, à engueuler leur tondeuses à gazon, idolâtrer l’argent, Elvis Presley, le Pape, s’enflammer pour des causes allant du sauvetage des Biafrais jusqu’à celui du moucheron de la patate rousse de la Papouasie subtropicale. Moi, en « bonne nihil », je ne ressentais rien. Ou presque. Que quelque contentement et autre vague sentiment en périphérie de mon aura. Je sentais d’une façon disons… aérienne, éthérée. Comparée aux descendants de Cro-Magnon qui m’entouraient, aussi bien dire que je ne ressentais rien. J’en avais conclu que j’étais inhumaine. Inhumaine, parce que non humaine. J’avais dû atterrir sur cette planète par erreur. Sûrement par erreur. Dieu… non, pas Dieu… pas Dieu puisqu’Il appartient au monde des humains. Disons que… que je me considérais comme une erreur de la création, une bavure de l’existence. Qui d’autre que moi pouvait affirmer qu’aimer, ou être aimé, le laissait froid ? Est-ce que j’aimais ma mère, moi ? Mon père ? Mon frère et ma sœur ? Est-ce que j’aimais notre chatte ? Le chien du voisin ? Ma chambre ? Mes jeans neufs ? Mes amis ? N’en n’avais pas. Est-ce que j’aurais aimé avoir des amis ? Non. Est-ce que je vibrais à la générosité de mon père qui s’occupait toujours de la collecte annuelle pour les pauvres du quartier et des finances de la fabrique ? Au message d’amour de Jésus, Gandhi, Martin Luther King et autres John Lennon de ce monde ? Alors que tous se réclamaient de l’amour, moi, j’ignorais totalement de quoi ils parlaient. N’y comprenais rien à l’amour, pas plus qu’à l’humanité, à la vie, ou à l’existence.

Heureusement, l’existence avait créé la Lune. Mon royaume. M’y tenais pratiquement en permanence. Sauf qu’il fallait bien que je revienne sur Terre de temps en temps puisque mon corps y habitait. Quand j’atterrissais, toute mon énergie passait à me donner un air normal… manger, me laver, me vêtir, aller à l’école… fonctionner minimalement pour me fondre dans la masse, quoi. Histoire qu’on me foute la paix pour que je puisse reprendre le large aussi souvent que possible. Non pas que j’aimais la vie là-haut. C’était le seul endroit de l’univers où je pouvais m’approcher de ce que je recherchais par-dessus tout : l’inexistence. Voulais juste « ne pas être », ne… pas… être ! Ce qui, à mon avis, diffère totalement de la mort. Je ne voulais ni vivre, ni mourir. Je voulais simplement n’être dans aucune expérience existentielle, fusse celle d’un grain de poussière cosmique. La mort, la soupçonnais de réserver aux humains une existence encore plus intense que la vie. L’Asie bouddhiste au grand complet aspire à la mort. Quant à nos curés, ils nous promettent ciel, purgatoire et enfer. Et c’est sans parler du moment de la mort qui, à lui seul, engendre des émotions aussi fortes sinon plus qu’à la naissance. Finalement, on n’en finit plus de vivre. Ce que, justement, je fuyais à m’en désincarner. Ma cousine Rachel l’avait dit d’ailleurs : « Vivre ou mourir, c’est pareil » Sur le coup, n’avais rien compris à ce qu’elle avait voulu dire. Trop jeune, à l’époque. Mais cette déclaration m’avait donné l’impression qu’elle contenait une part de vérité. Une vérité qui, malgré la nébulosité de sa parabole, venait tout aussi nébuleusement conforter mon aspiration à l’inexistence. Ses mots s’étaient frayé un chemin jusqu’au tréfonds de « ma nihil ». Ça nous avait rapprochées, Rachel et moi. On était si différentes.

Si mourir n’était pas mon but, par contre, je ne voyais pas comment je pouvais atteindre l’inexistence, ou même seulement m’en approcher, autrement qu’en passant par la mort. Et pour mourir, encore fallait-il s’y mettre. Mais voilà, j’étais une larve. Cataleptique. Comateuse. Impuissante. L’impuissance tétanisait ma vie tout entière. Du plus loin que je me souvienne, tout ce qui m’arrivait, relevait toujours d’une source extérieure. Tout venait des autres. En bien, comme en mal.

Parfois j’étais à l’origine d’un événement. C’était alors soit par inadvertance, soit par inertie. L’affaire de ma chambre, par exemple. Si un jour j’ai réussi à obtenir ma propre chambre à coucher, je peux en remercier mon coma. Ma sœur Louise et moi partagions la même chambre. En bonne traîneuse, j’abandonnais toujours mes oripeaux par terre au centre de la pièce, ou mieux, sur le lit de ma sœur. Louise, plus ordonnée qu’une religieuse, arrachait alors à son couvre-lit tendu comme un Saran sur un bol de restants, mes vieilles chaussettes ou mes petites culottes en hurlant après sa calamité de sœur. Moi, tout à fait inapte à devenir une jeune fille rangée, à ramasser ne serait-ce qu’une seule de mes chaussettes sales, je maintenais mon travers dans un mutisme total tout en me disant qu’elle avait bien raison ma sœur de vouloir me foutre à la porte. Tant et si bien que Louise s’était mise à revendiquer une chambre pour elle seule. Comme mon père lui passait tous ses caprices à son aînée, et que l’aînée en question le lui rendait bien, ce qui, d’ailleurs, me dépassait totalement, cet amour admiratif d’une fille pour son père, m’agaçait en fait, me titillait la périphérie plus que tout sur Terre, le moindre signe d’amour paternel ou filial me râpant l’aura jusqu’au sang, le moindre sourire entre eux, la moindre gentille taquinerie me faisant basculer dans l’obscure énigme de l’amour, n’en fallait pas plus alors pour m’enfuir vitesse grand V sur la Lune, là où n’y avait rien à comprendre. Bref, pour faire plaisir à sa fille, mais surtout parce que ça faisait son affaire, mais ça, c’est une autre histoire, mon père avait construit une seconde chambre à coucher au sous-sol. La mienne. Tout ça pour dire qu’impuissante j’étais en tout. Alors me mettre en frais de mourir, et, une fois de l’autre bord, mobiliser toute mon énergie de larve trépassée pour chercher la grande sortie, celle qui me mènerait à l’inexistence, c’était au-delà des moyens de « la nihil ».

Tandis que je désespérais de mourir, voilà que par un bel après-midi d’été mon corps m’a prise par surprise en quittant la maison pour toujours. Comme ça, tout simplement. N’en revenais pas. J’ai dû me tromper de porte, que je me suis dis une fois dehors. J’avais suivi mon corps comme un maître suit son petit chien au bout de sa laisse. C’était le 10 juillet 1968, le jour où l’homme a mis le pied sur la Lune. L’homme avec un petit h, oui ! Les hommes qui débarquaient dans mon royaume, maintenant ! Manquait plus que ça. Et fiers de leur coup. Fiers de conquérir une planète morte. De marcher sur le corps de la grande dame du ciel. Pendant qu’ils alunissaient, moi, cramponnée au siège de la toilette depuis une bonne demi-heure, maux périodiques obligent, j’entendais le chum de ma sœur au salon se prendre pour Neil Amstrong. L’idée de tomber tout à coup sur la tête de mon beau-frère au détour d’une dune lunaire, m’a « rachevé la nihil ». Commençait à y avoir trop de monde là-haut. Mon ventre s’est déchiré. S’est vidé net de son sang. Un gros bouchon noir flottant… failli tourner de l’œil. C’est là que j’ai vu mon corps se lever et traverser la maison le plus naturellement du monde, comme s’il allait tout simplement chercher un verre de lait au frigo. Mon corps n’annonçait tellement rien de particulier que personne n’a daigné lever l’œil sur lui. Mon père qui s’apprêtait à changer de voiture, avait garda son nez bien planté dans son dépliant Ford. Ma mère, le téléphone vissé à son oreille, avait continua de raconter dans le détail sa visite chez le médecin à ma tante Gisèle. Mon petit frère Michel lui, qui avait construit une cabane de blocs Lego au milieu du salon, avait poursuivi ses tentatives d’y fourrer la chatte dégriffée miaulant à tue-tête sur fond sonore de télé, pendant que mon futur beau-frère alunissait sur le sofa aux côtés de ma sœur plongée dans son livre de chimie. Rendue dans le hall, ma main a ouvert la porte normalement pour la refermer tout aussi normalement derrière moi sur son coussin de caoutchouc. Pfffuit ! que ç’a fait. De l’air. J’avais refermé la porte sur rien.