Mon père vu de la lune, chapitre 3

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3

Pendant ce temps-là moi, avec ma carrure d’homme, bègue et puceau, je me roulais dans mes lapins. J’en avais des milliers qui, dès que j’ouvrais la porte de l’enclos, se ruaient sur moi pour m’aimer. Englouti par un raz de marée d’amour, que j’étais. D’amour simple, joyeux, animal. Toutes ces petites boules d’angora qui n’en finissaient plus de me chatouiller, une vraie caresse la vie, alors. Si j’avais pu, des lapins, j’en aurais eu des millions et des milliards pour inonder toute la ferme. Mieux, pour noyer la planète tout entière.

Je gardais mes lapins dans l’ancien hangar à carrioles que j’avais entouré d’un large enclos. J’avais cinq ans quand on m’a donné mes premières petites bêtes. À l’époque, j’étais loin de penser qu’elles se multiplieraient autant. Pour mon plus grand bonheur d’ailleurs. Mais au grand malheur de mon père. Aussi, j’ai toujours eu l’impression de lui avoir joué un vilain tour. Il élevait des vaches, mon père, pas des lapins. Henri Giguère possédait la plus importante ferme laitière de tout le canton. Un héritage de ses ancêtres qui remontait la lignée des Giguère jusqu’au premier colon breton venu s’établir au pays. Une affaire de gènes qu’il disait. Quand Henri Giguère parlait de sa ferme, une fierté de conquérant pétillait à l’orée de sa pupille. De tout temps, la vache avait été le centre de son univers. Évidemment, il possédait les plus belles de la race, les plus productives et les meilleures reproductrices. Des Holstein. À l’entendre, il ne se faisait pas mieux en vache laitière. Et les siennes, c’était des premières de classe. Ses vaches ne donnaient rien de moins que « du lait d’appellation contrôlée », qu’il s’amusait à raconter. Dans le monde des vaches il y avait donc des Holstein, et des Holstein Giguère.

Je le trouvais beau, mon père. En particulier quand il parlait avec mon frère Éric, à ses Holstein Giguère ou à Pilou, le chien aux crocs crochus le plus paresseux de la terre. On aurait dit alors que rien ni personne d’autre n’existaient dans l’univers. Idem quand il jasait avec le voisin ou les gens du village. Que ce soit au sujet de la dernière récolte, de la prochaine assemblée municipale, du vieux tracteur, de la hausse du prix du lait, de politique ou de météo, Henri Giguère avait toujours à offrir une oreille attentive et une parole sensée. Tout le monde aimait mon père. Moi, je l’adorais. Lui, ne m’aimait pas. Il ne m’aimait pas parce que j’avais oublié les dernières paroles de ma mère avant qu’elle ne disparaisse. Du moins, c’est ce que j’ai cru pendant longtemps.

Le jour de la disparition de ma mère, j’étais seul avec elle à la maison, mon père travaillant aux bâtiments. Comme d’habitude, du haut de mes presque deux ans, je la suivais. Je suivais toujours ma mère sur les talons, ce qui l’agaçait au plus haut point. Tout ce dont je me souvienne c’est que ce jour-là, je courais à quatre pattes derrière elle en essayant d’attraper ses pieds. J’entends encore claquer ses talons sur le plancher de bois de la cuisine. Le rouge des ongles de ses gros orteils qui brillait aux extrémités ajourées des ses souliers, m’hypnotisait. Je voulais attraper ses pieds pour… pour les garder près de moi… pour les retenir. Mais ils trottaient trop vite pour mes courtes jambes. Finalement, à bout de souffle, j’ai dû me résigner à les regarder aller et venir ici et là d’une pièce à l’autre. Tout à coup, je les ai vus accélérer le pas, parcourir la cuisine, franchir la porte moustiquaire, traverser la galerie, descendre les marches, suivre la petite allée pour s’arrêter près de la voiture dans laquelle ils se sont engouffrés. Ma mère venait de disparaître.

Quand mon père est rentré à la maison, il s’est jeté sur moi en me bombardant de questions. Il cherchait à savoir ce qu’elle avait dit avant de partir. Moi, je ne me souvenais de rien. Ni même si elle avait dit quelque chose. Mon père lui, en était persuadé. On n’abandonne pas enfants mari foyer sans dire un mot. Il me secouait si fort que Pilou s’est mis à aboyer. Lui qui ne jappait jamais, faussait à fendre l’âme. Ses hurlements d’écorché vif ont finalement eu raison de mon père qui m’a laissé tomber sur le plancher pour aller s’enfermer dans sa chambre en claquant la porte sur le museau de Pilou. Pendant ce temps-là, je filais me réfugier dans le plat à vaisselle sous l’évier de la cuisine.

Tout était de ma faute. Je n’aurais jamais dû coller aux talons de ma mère. Et puis, au lieu de regarder circuler ses pieds, j’aurais dû prêter attention à ses dernières paroles. Mon père avait raison. Elle avait bien dû dire quelque chose, prononcer une parole, un mot… Je ne valais pas mieux que le manche de la lavette qui s’enfonçait dans mon dos. Si j’avais pu, je me serais transformé en eau de vaisselle pour disparaître dans le tuyau de renvoi sous l’évier. Et puis Pilou, tout gémissant, est venu me rejoindre dans l’armoire en déposant sa tête sur mes genoux. Ses yeux me suppliaient de le consoler. Ce que j’ai fait en le serrant dans mes bras. Fort, très fort. Plus fort, je l’aurais étranglé. Ce que j’ai eu envie de faire un moment. Mais je me suis retenu. Pilou, c’était le chien de mon père, mais aussi, mon toutou.

On est resté enlacé comme ça jusqu’à ce que j’entende pétarader l’autobus scolaire qui ramenait Eric de l’école. Comme d’habitude, Éric était entré dans la maison en appelant maman à tue-tête. Une seule fois, qu’il l’a appelée. Au bout d’une éternité silencieuse à nous viser sous l’évier, moi et Pilou, Éric m’a jeté un œil mauvais et fondu en larmes. Il avait tout compris. Il ne reverrait jamais sa mère. Surtout, il avait compris que c’était de ma faute. Intelligent Éric, si intelligent… Comparé à lui, mon cerveau n’était qu’une guenille. Mon père avait bien raison de l’aimer, lui.

Finalement, je me suis empressé d’oublier ma mère. En réalité, j’avais obéi à mon père qui nous avait exhortés, mon frère et moi, de faire comme si elle n’avait jamais existé. De fait, après son départ, la vie avait repris presque comme avant. À la seule différence que mon père s’acquittait de toutes les tâches. Il aurait pu engager une femme pour l’aider, mais il ne voulait pas d’étrangère à la maison. Quant à moi, en raison de mon bas âge, je devais suivre mon père partout. Comme maman, de m’avoir constamment sur ses talons, l’agaçait. Je le sentais. Je le sentais bien. À vrai dire, je sentais sa colère tapie au fond de lui. Et j’avais peur. Sans doute pour éviter de m’étriper il m’abandonnait donc à mon boulot d’enfant, c’est-à-dire grandir, tout en se contentant de garder un oeil lointain et discret sur moi. De mon côté, conscient du danger qui me guettait, je m’arrangeais pour rester à l’écart de son giron. La plupart du temps je m’installais dans le champ derrière la maison, ou sur une botte de foin dans l’étable où je passais des heures béates à observer mon père travailler. Ça sentait bon la paille, le fumier et la terre.

Plus tard, j’ai découvert une seconde raison pour laquelle mon père ne m’aimait pas. Il faisait beau ce soir-là. C’était l’été, un peu avant que je reçoive mon premier lapin. Assis au bord de la galerie, mon père regardait le soleil fondre au bout de sa terre. De la cuisine je l’observais au travers de la porte moustiquaire tout en bégayant « nn… nnon » à Éric qui voulait jouer à la lutte comme souvent ça lui prenait après le souper. Le dos large et puissant de mon père me fascinait, m’envoûtait. J’avais juste envie d’aller me déposer sur lui, de le couvrir comme un châle en fermant les yeux. Mais je me suis retenu, bien entendu. Plutôt, je suis sorti en douce sur la galerie pour m’accroupir à côté de Pilou affalé au pied de la porte. Les yeux rivés sur le dos de mon père, j’ai commencé à flatter le chien. Pilou s’est alors mis à geindre de plaisir en découvrant ses crocs crochus. Henri Giguère s’est retourné. Notant tout juste ma présence, il s’est empressé de ramener son regard sur le soleil moribond. Quelques secondes plus tard, il s’éloignait de la galerie. À mi-chemin entre la maison et l’étable, il a sifflé Pilou qui s’est précipité sur lui en aboyant de bonheur. Y avait que les caresses pour rendre Pilou fringuant. Alors mon père s’est mis à lui caresser les flancs en lui parlant doucement à l’oreille. Je le comprenais. Mon père, je veux dire. Malgré ses crocs en tire-bouchon et sa fainéantise, Pilou était adorable. Le genre de pitou qu’on aime au premier coup d’œil. Qui donne envie de le ramener chez soi sur le champ. Ce qu’avait fait Henri Giguère quelques années auparavant en le choisissant parmi une portée de six chiots. C’était le plus poilu, le plus adorable des petits. C’était le chien bien aimé d’Henri Giguère. Moi, il ne m’aimait pas parce que j’étais juste « pas aimable ».

Éric, lui, l’était « aimable ». Je le trouvais drôle, vif, fin avec mon père, sachant toujours quoi dire ou quoi faire pour lui plaire. Et puis ça venait du cœur, ça se sentait. Aux yeux d’Éric, son père, c’était Dieu sur Terre. Rien de moins. Et Dieu emmenait son fils avec lui partout où il allait. Il faut dire qu’en digne élu, Éric s’arrangeait toujours pour lui faire honneur. Parce qu’en plus d’être fin, il était plutôt doué, mon frère. Premier de classe sans jamais ouvrir un livre. Et un génie de la mécanique. Notre antique tracteur en sait quelque chose. Chaque fois qu’on le croyait mort, Éric réussissait toujours à le ressusciter. Et avec les vaches, une vraie nounou. Sauf avec les veaux. Mais ça, c’est une autre histoire. Le plus drôle, c’était quand il se lançait dans ses imitations. Une fois, au beau milieu du souper, il s’était mis à imiter M. Dion son professeur d’histoire fraîchement élu maire de Val Rouge. « Un importé de la ville juste bon à faire des histoires » disait mon père qui le détestait. M. Dion avait un tic nerveux. Chaque fois qu’il s’apprêtait à parler, une sorte d’affreux clin d’œil lui ratatinait tout le côté gauche du visage. Mal à l’aise, il traitait alors son œil de « vieux filou ».

« Vieux Pilou ! » avait alors lancé Éric en jouant de l’œil gauche.

Mais moi, bel idiot, j’avais pris la blague d’Éric pour une erreur. Histoire de faire mon fin, j’ai voulu rectifier l’affaire.

« Vvvvvieux fifi…vieux fifi…vvveu fffiffiff », que je n’arrêtais pas de répéter. Parce que quand je cherchais à faire mon finfinaud, ça me faisait bégayer deux fois plus.

Tout à coup, mon père a éclaté de rire. C’était la première fois de ma vie que je le faisais rire. Contrairement aux autres, du village ou de l’école qui se moquaient souvent de mon handicap, mon père, lui, ne réagissait jamais. En fait, il l’ignorait comme il m’ignorait, ne m’adressant la parole que pour les commodités du train-train quotidien. Mais là, il avait ri. Et à pleins poumons à part ça. Pas juste un petit sourire en coin ou un petit éclat de voix qui lui aurait échappé. Un vrai rire de géant qui lui avait tiré les larmes. Je n’en revenais pas. J’amusais mon père ! Même qu’à un moment, je me suis mis à douter de moi, à me dire que c’était probablement de l’irrésistible imitation d’Éric dont il riait, ou d’une seconde blague que mon frère aurait enchaînée et que j’aurais ratée, trop occupé à faire mon finaud. Et puis, j’ai fini par réaliser qu’en bégayant, j’avais traité l’œil gauche de M. Dion de vieux fifi. Parler fifi faisait toujours rire. Bon, une blague facile, c’est vrai. Doublement facile en plus, puisque dirigée contre M. Dion, l’homme tant détesté de mon père. N’empêche, blague facile ou pas, j’avais réussi à fait rire Henri Giguère. Ça, personne ne pouvait me l’enlever. Mieux, à bien y penser, ma blague de fifi était peut-être plus fine que je ne l’avais cru. Parce que M. Dion, malgré ses trois fils qui témoignaient de sa virilité, avait des manières plutôt précieuses qu’il essayait de faire passer pour du « raffinement dionais » comme il disait, raffinement hérité de ses « soi-disantes » origines aristocratiques. Mais au village, ses nobles finesses avaient plus pour effet d’amuser le monde que de les impressionner. Chose certaine, j’avais réussi à faire rire et pleurer mon père. Tout à coup, bégayer me réjouissait presque.

Sauf que, Éric lui, l’avait trouvé moins drôle ma fine blague. Il n’avait même pas souri. Au lieu, il m’avait fusillé du même mauvais œil qu’au jour de la disparition de ma mère. Le nez dans son assiette il avait terminé son repas en silence. À la fin, il s’était mis à raconter qu’il avait vu un renard traverser l’enclos des Holstein Giguère. Je pouvais faire tout ce que je voulais sur la ferme, Henri Giguère me laissait complètement libre. La seule chose que je devais éviter à tout prix, c’était de menacer, d’une façon ou d’une autre, ses vaches sacrées. En entendant le mot renard, mon père a viré sur moi une paire d’yeux qui m’a à peine effleuré. Juste assez pour que j’encaisse toute la furie qu’ils contenaient. J’ai eu l’impression alors d’avoir commis le crime des crimes. Le renard, c’était de ma faute. Évidemment puisque c’était mes lapins qui l’avaient attiré. C’est comme ça, les lapins, ils attirent les renards qui eux, effraient les vaches. « Et quand les vaches ont peur, elles produisent du lait caillé et du fumier pourri », disait mon père. Menacer ses vaches, il n’en fallait pas plus pour qu’Henri Giguère brandisse sa petite bombe à retardement planquée au creux de ses viscères. Jusque-là, il avait toujours contenu son explosion, se contentant d’une colère silencieuse. Un homme au sang froid, Henri Giguère, calme, puissant, imposant, fier comme un cap. Et là, les yeux braqués sur la lame du couteau plantée dans la fesse de jambon au milieu de la table, il avait suspendu le temps de l’univers tout entier à lui seul. Une éternité plus tard, il finit par ravaler sa bombe. Pour l’heure, mes lapins avaient retrouvé leur tranquillité. Mais moi, j’avais peur.

C’est madame Poulin, la voisine, qui m’a donné mon premier lapin. Avec le temps, j’avais fini par m’éloigner de mon père pour agrandir mon terrain de jeu. Ce jour-là, j’avais passé tout l’après-midi dehors à marcher la terre d’Henri Giguère, à ruminer le foin d’Henri Giguère en compagnie des vaches d’Henri Giguère et à chasser les mulots d’Henri Giguère dans les champs d’Henri Giguère. J’aurais bien voulu monter dans le bois d’Henri Giguère qui dominait toute sa terre en haut du coteau derrière sa maison, mais c’était défendu. J’étais trop petit. Je n’allais pas encore à l’école. Alors, j’avais été m’échouer là où toutes mes excursions aboutissaient, sur la grosse roche grise, ronde comme le dos d’Henri Giguère, ancrée à la lisière des arbres. Le soleil l’avait chauffée à blanc. Je m’y étais installé bien au chaud pour regarder le monde qui s’étalait dans la vallée. De là-haut je voyais toute la campagne environnante. Là-bas à gauche, le village de Val Rouge, de la taille d’une grosse patate, fermait le paysage tandis qu’à droite, la rivière fine et brillante comme un glaçon accroché au linteau d’une fenêtre sous un soleil d’hiver, allait toucher l’horizon. Entre les deux s’éparpillaient les fermes du canton. Les fermes des autres, avec leurs bâtiments, granges, étables, silos surmontés de paratonnerres. Seule l’étable d’Henri Giguère était signée.

Quelques années auparavant, il avait agrandi l’étable et en avait profité pour installer sur son toit des lettres géantes : FERME GIGUÈRE. Sans doute pour aider le facteur, que je m’étais dit à l’époque, vu que Gédéon Groleau faisait régulièrement des erreurs de livraison. Toujours la même erreur, d’ailleurs, avec monsieur Poulin notre voisin. Mon père devait alors lui rapporter son courrier laissé à la maison. Il avait signé l’étable sans doute aussi pour s’assurer que tout le monde sache que cette ferme-là appartenait bien à des Giguère, étant donné que moi, même si je m’appelais Jérôme Giguère, elle ne m’appartenait pas. Je veux dire, à mes yeux c’était clair que la terre appartenait à Henri Giguère et à Éric, mais pas à moi. Donc, pas à tous les Giguère qui y vivaient. Ce qui pouvait créer de la confusion dans le monde. Et comme Henri Giguère était un homme qui aimait les choses claires pour tout le monde, en signant son étable, il avait définitivement établi ses titres de propriété. Bien installé sur mon perchoir, les fesses rougies par ma pierre chauffante, je regardais toutes ces parcelles du monde appartenir à tous et chacun. Moi, je ne possédais rien. Absolument rien. Même pas mes culottes que j’avais héritées d’Éric, comme le reste de ma garde-robe. En fait, je possédais une chose, une chose que nul autre au monde ne possédait : la peur.

Je rêvassais sur mes hauteurs quand tout à coup une mouffette a surgi du buisson planté un peu plus bas sur le coteau. Oh ! la belle petite mouffette, que je me suis dis. Je la regardais trottiner dans le champ tout poil au vent quand une envie folle de l’attraper m’a fait bondir de ma roche. Je la voulais. Tout à coup, je voulais posséder cette mouffette et la ramener à la maison. Elle serait à moi. À moi tout seul. Pilou c’était le chien d’Henri Giguère, la mouffette serait mon chien. Pour éviter de l’effaroucher, je l’ai donc suivie à distance jusqu’au Chemin de l’Ours qui séparait la terre de mon père de celle du voisin. Une frontière interdite, pour moi, évidemment, mais que la mouffette avait franchie sans aucune hésitation. Moi à sa suite, incapable de me résoudre à abandonner mon chien. J’avais parcouru la moitié de la terre du voisin quand la mouffette s’est arrêtée net. Intrigué, j’ai fait pareil. Et me suis mis à quatre pattes en faisant des petits bruits secs avec ma langue. J’espérais qu’elle me prenne pour une petite bête amie. C’a marché puisqu’elle m’a laissé approcher. Puis soudain, elle a dressé sa queue en me pissant dessus. Aspergé de la tête aux pieds, que j’étais. J’en ai même reçu dans les oreilles. Mais le temps de me ressaisir et la mouffette avait disparu. Je me suis donc retrouvé tout fin seul au milieu de la terre du voisin, puant à faire tomber les corbeaux du ciel. Mon père me tuerait. J’avais si peur de rentrer à la maison dans cet état que j’ai couru me réfugier entre deux balles de foin dans la grange du voisin, la grange des Poulin.

Armé d’une touffe de foin, je me suis mis à éponger la pisse de mouffette sur mon gilet en espérant faire disparaître l’odeur. Mais, rien à faire ! J’empestais la grange tout entière. Les yeux pleins d’eau, je retenais mes larmes comme chaque fois que j’avais envie de pleurer. C’était comme ça. Pleurer était interdit. Donc je ravalais mon malheur et surtout, la perte de mon chien quand tout à coup j’ai aperçu du côté de l’échelle qui menait au fenil une pile de cages à lapins. L’une d’elles ne renfermait qu’un seule spécimen, une boule blanche énorme. Derrière son grillage, le gros lapin blanc agitait son museau rose en me fixant de ses grands yeux rouges. Des yeux qui avaient dû pleurer beaucoup, que je me suis dis. Des yeux qui me regardaient me retenir. J’aurais juré qu’il savait qui j’étais. Il me regardait comme s’il m’avait attendu toute sa vie, moi, pour que je le flatte comme un chien. Me retenir de pleurer, ça, j’y arrivais. Mais me retenir de flatter le lapin, impossible !

Oubliant mon odeur nauséabonde, je me suis précipité sur la cage du gros lapin. Au moment où j’allais passer ma main par la petite porte, l’échelle s’est mise à grincer. Une ombre envahissante est alors descendue sur la cage. J’ai levé les yeux. Un gros derrière emballé dans du tissu à motif pied de poule menaçait d’atterrir sur ma tête. C’était madame Poulin. La grosse madame Poulin. Qui sans doute venait me disputer pour m’être introduit dans sa grange sans permission. Une fois au sol, plutôt, elle m’a souri. D’un drôle d’air tout en resserrant son décolleté d’où ses seins débordaient. Une craque qui lui remontait jusqu’au cou les séparait. Muet, je la regardais, terrifié. Muette, elle me fixait de son sourire niais. Puis tout à coup, elle s’est mise à grimacer. Ma puanteur venait de rejoindre ses narines. Étant donné que j’étais entré comme un voleur dans sa grange en y répandant mon parfum pestilentiel, je m’attendais au pire. Mais au lieu de me chicaner, elle ouvrit la cage et sortit le lapin pour me l’offrir. Le gros lapin blanc qui m’avait attendu si longtemps, elle me le donnait. Je n’en revenais pas. Un lapin ! À moi ! Juste pour moi !

« Lllle lllllllappp…in, ppppour moi ?

— Oui, Jérôme, pour toi. J’te le donne.

— …Usss… pppou… moi ?

— Oui, juste pour toi.

— Pas àààààà Ééééé…ic ?

— Juste juste pour toi, à toi tout seul. Allez, retourne à la maison, maintenant. Pis prends un bon bain avec du vinaigre, de la “petite vache” pis de la bière. Y a rien de mieux pour se débarrasser de l’odeur de mouffette. »

Quand je suis sorti de la grange, je tenais le monde entier dans mes bras, mon lapin. Sauf que je le serrais si fort le pauvre qu’il s’est mis à gigoter. Vu la grosseur de l’animal, j’arrivais à peine à le retenir. Et plus je serrais, plus il se débattait. J’allais contourner la grange quand il a réussi à m’échapper. Aussitôt je me suis mis à courir après lui pour découvrir derrière le bâtiment un camion rouge qui flamboyait au soleil. C’était le camion de mon père. Il était probablement venu rapporter du courrier à madame Poulin. Quant au lapin, il avait été se réfugier sous le moteur du camion. Installé à l’ombre de l’engin, il broutait tranquillement un plant de pissenlit. Il ne me restait plus qu’à le cueillir… en douceur. Docile comme une fleur, le gros lapin s’est laissé prendre, un brin jaune coincé entre ses palettes. Heureux, j’ai filé à la ferme. J’avais mon chien.

De retour à la maison, j’ai couru à ma chambre. Étant donné que Lapin c’était mon chien, j’avais décidé de le garder avec moi dans ma chambre. En secret. « Personne ne saura que j’ai un lapin ! que je me suis dis, excepté madame Poulin, bien entendu. Mais dès que je l’aurai installé, j’vais retourner chez elle pour lui demander de ne rien dire à personne. Même pas à mon père. Jamais il ne saura ! »

J’avais tout prévu. D’abord, je construirais un beau petit nid à lapin dans ma garde-robe. Pas une cage, là, un vrai nid. Et je laisserais mon chien libre d’aller et venir à sa guise dans la pièce. Dorénavant, je garderais la porte de ma chambre fermée et verrouillée. Éric la gardait bien fermée à double tour, lui. Moi aussi, alors. Pour la nourriture, j’irais piquer des légumes dans notre jardin. On ne s’apercevrait de rien. Je lui donnerais à bouffer tout ce qu’il voudra, des feuilles de laitue, de betterave, des tonnes de carottes, des radis, du céleri, des patates, des concombres, des tomates et… et du fromage en grain. Pilou raffole bien du fromage, mon lapin aussi y aurait droit. En tout cas, il aura de quoi se remplir la panse de tout ce qui lui fera envie. Je lui ferais goûter de la réglisse noire aussi. C’est meilleur que de la rouge. Il va adorer ! Puis, en hiver, je vais le nourrir avec des provisions entreposées sous mon lit. À l’avenir, c’est moi qui me chargerais du ménage de ma chambre. Quant aux crottes, je fabriquerais une litière à lapin, comme pour les chats. Et je lui montrerais à y faire ses besoins. Il apprendrait vite, c’est certain. Un lapin c’est sûrement aussi intelligent qu’un chat. Et si de temps en temps il lui arrivait de s’échapper, je ramasserais tout aussitôt. Et pour l’eau, j’irais déterrer le coffre à bijoux en argent de ma mère qui pourrissait dans la cave avec toutes ses affaires. Placé sous la commode à l’abri des regards, ça ferait un abreuvoir parfait. Donc, si quelqu’un entrait soudainement dans ma chambre, il ne verrait rien. Ni litière, ni abreuvoir, ni lapin. Pas même un tout petit couinement pour trahir sa présence dans ma garde-robe. En fait, comme chien, un lapin c’est bien mieux qu’un chien, ça ne jappe pas. Oui, j’avais tout prévu : « Jamais personne ne saura ! »

Je venais à peine de déposer mon lapin sur le lit que j’entendais claquer la porte de la maison. Mon père ! Le temps de se rendre à l’escalier qu’il l’attaquait à grandes enjambées. Une fois en haut, je l’ai entendu se précipiter vers ma chambre. Trop tard ! Il savait déjà pour mon lapin. Vite ! Cacher mon chien. Je… je lui dirais que… que je l’ai perdu en chemin.

Henri Giguère ouvrit la porte. Sauf que, dans ma panique, au lieu de cacher mon lapin dans la garde-robe j’avais essayé de le fourrer dans un tiroir de ma commode. Et ses longues oreilles avaient refusé de se laisser enfouir. Résultat, mon père m’avait pris en flagrant délit de camouflage. Il était entré dans la pièce comme un char d’assaut en braquant sur moi sa bombe planquée au fond de ses yeux. Bombe qu’il a vite détourner sur mon lapin. Sans aucun ménagement il l’a attrapé par les oreilles et s’est mit à le renifler en grimaçant comme madame Poulin. Pour avoir serré mon chien trop fort sur mon gilet, il puait lui aussi.

« Va prendre ton bain, qu’il m’a dit en brandissant le lapin, pis donne-moi ton linge, j’vais brûler tout ça.

— Nonnnnn ! Que j’ai hurlé. Nonnnnn ! ppppp…as llllllapin ! mmmmm….onnnn chchch…ien ! pppppas bbbb…ûler mmmmmonnnnn chchch…ien ! »

Tuer mon père. Je voulais tuer mon père. J’ai sauté sur lui en le frappant comme un damné. Je n’entendais rien de ce qu’il disait tellement j’étais fou. Et ne voulais rien entendre non plus. Pendant que d’une main il tenait bien haut le lapin qui se débattait au bout de ses oreilles, de l’autre il me retenait à bout bras en me regardant boxer tous azimuts dans le vide. Finalement, j’ai compris que c’était peine perdue. Jamais je n’arriverais à tuer Henri Giguère.

« Jjjjje vais llllle dire… Maaammme Poupou…in », que j’ai lancé, tout à coup.

Ma menace avait visé juste. Mauve qu’il a viré, mon père. Il allait exploser quand tout à coup, un petit paquet rouge a atterri sur mon couvre-lit. Puis un autre. Et un troisième pendouillait au cul de mon lapin. Mon lapin, c’était une lapine. Elle accouchait.

Avant même que le troisième rejeton ne tombe du ventre de sa mère, mon père avait déjà déposé la lapine sur le plancher. Ensemble, on l’a regardée finir de mettre au monde sa portée. A la fin, sept petites boules de chair rose sanguinolentes se tortillaient sur le bois verni.

« Cccc’est dddes sssssouris ? que j’ai demandé.

— Des lapins, Jérôme, des lapins, qu’il m’a répondu, hyper-agacé. Pis des lapins, comme j’essaie de te le dire depuis tantôt, on garde ça dehors, dans une cage, pas dans la maison. Bon, tu me nettoieras le plancher comme il faut puis ensuite tu prendras ton bain. »

Et il a quitté la chambre en emportant mes vêtements, seulement mes vêtements. Mon lapin, je veux dire, mes lapins, il me les avait laissés.

Pourquoi avait-il changé d’idée tout à coup ? Je l’ignorais. Peut-être à cause de ma menace de tout dire à madame Poulin. Ou parce que le lapin c’était une lapine. Mon père aimait les vaches, mais pas les bœufs. « Un bœuf, c’est bête » qu’il disait. Peut-être qu’il pensait que les lapins mâles étaient bêtes eux aussi. Ou peut-être à cause des bébés lapins. Ils n’empestaient pas la mouffette, eux, il n’y avait donc pas de raison de les brûler. En plus, ils avaient besoin de leur mère. En fait, les bébés ne puaient pas ils sentaient drôle, juste drôle. Je le sais parce que j’ai reniflé le dernier-né pendant que sa mère léchait les autres. Et, c’a été plus fort que moi, j’ai fait comme la lapine. J’ai donné un petit coup de langue au bébé. Pour y goûter. Je voulais savoir ce que c’était que d’être mère. Comme j’avais peur qu’elle oublie son petit dernier, j’aurais pu prendre la relève. Mais elle l’a nettoyé comme les autres. J’étais content. Finalement, pourvu que je puisse garder ma lapine, moi, je me fichais bien de la raison qui avait fait changer mon père d’idée. Donc une fois la toilette des petits terminée, je suis allé prendre mon bain. Avec mon chien.

Le lendemain, mon père m’a donné la permission d’installer mes lapins dans le vieux hangar à carrioles de mon grand-père. Tant par sa dimension que par son emplacement un peu à l’écart des autres bâtiments, le hangar jouait à merveille son rôle de clapier. Surtout, personne ne s’y rendait depuis des siècles. Mes lapins y étaient donc tranquilles. Et par le fait même, moi aussi. Je passais tout mon temps avec eux. Dès ma corvée du jour achevée, je me précipitais au clapier pour flatter mon chien et ses petits. En peu de temps, j’avais appris à reconnaître chacune des fourrures, des paires d’oreilles et des queues de chacune de mes huit petites bêtes. Les petits avaient grandi très vite. Même que certains d’entre eux continuaient de grossir. Je me disais que je les nourrissais sans doute un peu trop. J’adorais écouter une feuille de laitue craquer entre leurs palettes. Le plus drôle, c’était de les voir grignoter une branche de céleri. Ils s’y mettaient à deux, un à chaque bout. Je les aimais tant, mes lapins. Mais la mère restait ma préférée. C’était mon chien, après tout.

Puis un beau matin, en entrant dans le hangar, au lieu de trouver huit lapins, j’en ai trouvé quatorze. Deux jours plus tard, sept nouveaux petits remuaient contre le flanc de leur mère pendant qu’une autre lapine accouchait au fond du bâtiment. Mes lapins, c’était tous des lapines, que j’ai cru alors. Voilà pourquoi elles prenaient toutes du volume sans arrêt. J’avais maintenant plus d’une vingtaine de petites bêtes qui se trémoussaient sur la paille de mon clapier. Et encore deux autres lapines grosses. Tout excité, mais surtout inquiet de les voir se reproduire continuellement, j’ai couru chez madame Poulin pour lui demander si mes lapines étaient normales. Je n’avais pas revu madame Poulin depuis le jour où elle m’avait donné mon chien. Elle avait grossi. Elle était peut-être en train de se reproduire elle aussi. Mais comme le nombre de ses lapins n’avait pas changé, je me suis plutôt dit qu’elle devait manger ses nouveau-nés au fur et à mesure.

« … Esssst-que vous…. mangggggez llles petttits ?…. vvvu ququque vvvous mmmangez beauccccoup… »

Elle a éclaté de rire. J’avais dû dire une bêtise. Heureusement que madame Poulin était toujours gentille avec moi. Aussi, tout sourire, elle m’a expliqué les mystères de la vie tout en me révélant comment il fallait faire pour limiter la multiplication des lapins. Ensuite, elle m’a remis un mâle d’une autre lignée. Apparemment, il fallait absolument respecter la loi des croisements sinon :

« Sinon, tes lapins vont naître avec des nœuds dans les oreilles », qu’elle m’avait dit en me fixant de ses gros yeux sévères.

Madame Poulin m’avait fait si peur que, durant plusieurs mois, dès l’aube, je me précipitais au hangar pour vérifier si mes nouveau-nés avaient des nœuds dans les oreilles. Parce que sa fameuse loi des croisements, je ne l’avais pas respectée. Trop compliqué. Et je n’avais pris aucun autre moyen pour empêcher mes lapins de se reproduire. Les mettre en cage ou les séparer dans de petits enclos me rebutait, m’horrifiait, en fait. J’aurais eu l’impression de les punir sans raison. De quoi les rendre vraiment malheureux. Et moi autant qu’eux. Aussi, pendant longtemps, j’ai eu peur que mes petits naissent infirmes. Puis finalement je me suis dit que même si mes lapins venaient au monde avec une dent en moins, une patte de trop ou les oreilles tressées, qu’est-ce que ça pouvait bien faire ? Je m’en foutais moi, au fond. Je les aimerais quand même mes lapins.

J’en prenais grand soin de mes petites bêtes. Aussi bien que mon père de ses vaches. Mieux, même. Parce que moi, en plus de les nourrir, de les brosser, de les soigner, je les distrayais. Par exemple, je les emmenais par petites talles en excursion dans les champs. Ou j’inventais des jeux. Comme jouer aux obstacles. Suffisait de suspendre une carotte au-dessus de leur museau pour les faire escalader les marches de la galerie à la queue leu leu, traverser le tuyau de ciment sous le pont du petit ruisseau ou les faire patiner sur la glace l’hiver. Mon jeu préféré, c’était la cachette. Les yeux fermés, je laissais les lapins s’éparpiller sur la neige. Au bout d’un moment, j’essayais de retrouver mes lapins blancs sur la neige blanche. Plus malaisé qu’on ne croit. Surtout quand ils me tournaient le dos parce que, là, je ne pouvais plus compter sur le rose de leur museau pour les repérer. Mais le plus difficile, c’était de les rattraper. Tandis qu’eux gambadaient joyeusement sur la surface de la neige, moi, je calais jusqu’aux cuisses. Le soir, quand j’arrivais à déjouer mon père et Éric, je montais mon chien dans ma chambre. J’enlevais le haut de mon pyjama et l’enfouissais sous les couvertures avec moi.

Un an plus tard, ma marmaille comptait plus d’une centaine de lapins. Mais qui dit lapin, dit renard. De temps en temps ces petits rusés roux venaient rôder autour des bâtiments. Ce qui inquiétait toujours Henri Giguère. Mais de surprendre un lapin près de l’étable, dans l’enclos des vaches ou ailleurs sur la terre, l’irritait encore plus que la vue d’un renard. Parce qu’il arrivait parfois que des petits malins s’échappent du clapier. Mon père enrageait. D’ailleurs, c’est suite à une de ces petites évasions qu’il a fait sa première razzia. Quand j’ai aperçu par la fenêtre de la cuisine son camion stationné près du clapier, j’ai mis un temps avant de réaliser ce qui se passait. Ce n’est qu’en le voyant trimbaler une poche grouillante de lapins sur son dos et la déposer dans la boîte de son camion rouge que j’ai enfin compris. Trop tard ! Beaucoup trop tard. Le temps de sortir de la maison et il filait déjà chez le boucher Caron. Il avait dû croire que je ne me rendrais compte de rien étant donné le grand nombre de lapins qui fourmillaient dans le hangar. À son retour, il m’a trouvé mâchoires serrées et poings fermés. Il avait pris mon chien.

« Va falloir t’habituer, qu’il m’a dit, y en a trop. Pis ça commence à me coûter cher à nourrir. C’est des vaches que j’élève moi ici, pas des pinpins. Comme ça, en les vendant au boucher Caron, au moins ça paye une partie de la nourriture. »

Je ne comprenais pas. Tuer des lapins pour nourrir d’autres lapins ? Non, je ne comprenais pas. Par contre, je sentais bien que l’argent n’était qu’un faux prétexte pour justifier sa tuerie. Le fermier le plus riche du canton, Henri Giguère. Riche, mon père. Non, le problème c’était qu’à ses yeux, mes lapins n’étaient que des « pinpins ». Une honte, quoi. Une insulte à ses gènes Giguère, ses gènes d’homme et de vache. Fallait qu’il s’en débarrasse.

Planté devant Henri Giguère, je n’avais plus qu’une idée en tête, tuer Pilou. J’ai sauté sur la galerie pour lui tordre le cou. Mais l’imbécile a cru que je m’apprêtais à le flatter et, tout joyeux, s’est mis à battre de la queue. Un chien trop bête pour se rendre compte du danger qui le guette… ! J’avais beau le fusiller du regard, il continuait à balayer l’air de sa queue en geignant de plaisir à l’avance. Comme je me contentais toujours de le fixer, impatient de goûter mes caresses, il s’est mis à frotter sa tête contre moi. Un de ses crocs crochus s’est accroché à mon gilet. Il a tiré une maille, l’idiot. Alors… alors… j’ai craqué… et renoncé. Pour m’enfuir aussitôt en me jurant de ne plus jamais m’amouracher d’un lapin. En tout cas, d’un en particulier. Comme ça, je ne risquerais plus de le voir disparaître dans la poche de mon père. Mon chien était mort.

Pour la seconde razzia, ainsi que les nombreuses autres à venir, mon père a attendu que j’aille à l’école. L’école, moi, je n’avais aucune intention d’y aller. J’étais prêt à tout, me sauver de l’autobus scolaire, de la cour de récréation, de la classe… me battrais s’il le fallait. Mais je n’irais pas. Éric m’avait averti : « … pis la maîtresse fait lire les élèves à haute voix devant tout le monde, même ceux qui bégaient, surtout ceux qui bégaient. » Il avait dit ça pour être gentil, Éric. Il voulait me prévenir de ce qui m’attendait. De temps en temps, ça lui arrivait d’être fin avec moi. Mais seulement de temps en temps. Ce n’était pas de sa faute, il avait peur. Peur qu’en s’approchant trop près de moi, je déteigne sur lui et le rende bègue. Et quand il était gentil, c’était en cachette de mon père, bien entendu. Il tenait à sa place d’élu, Éric.

Toujours est-il que, le jour de la rentrée, je n’ai pu me sauver ni de l’autobus scolaire, ni de la cour de récréation. Ce jour-là, Éric avait eu le mandat de veiller sur moi. De voir à ce que je me rende à bon port. Après m’avoir fait monter presque de force dans l’autobus, il m’avait largué dans la cour parmi des millions d’enfants. Je n’en avais jamais vus autant à la fois. Même à l’église. Ça pullulait autour de moi en piaillant comme des poules effarouchées. Tous avaient l’air de savoir comment faire dans la cour d’une école, comment être, parmi tant d’autres. Ils avaient tous l’air de vraiment s’amuser. Ça ne prouvait qu’une chose. En plus de mon problème de bègue, il me manquait un morceau. Celui qu’il fallait pour se sentir bien, se sentir bien dans le monde. Les autres semblaient si heureux. Moi, j’avais juste envie de fuir.

Mon frère avait rejoint ses amis. Tout en jouant à la lutte avec Denis et Martin, il me surveillait du coin de l’œil. Impossible de m’évader. Au bout d’un moment, la directrice est enfin sortie de l’école. Cloche en main, lèvres pincées et front plissé, on aurait dit qu’elle rassemblait son troupeau pour le mener à l’abattoir. J’ai paniqué. Tandis que les autres couraient tous se mettre en rangs devant la grande porte de l’école, moi, je m’étais agrippé au mat dénudé de son drapeau planté au milieu de la cour. Il a fallu trois maîtresses pour m’arracher à mon mat sans patrie. Et deux pour me faire entrer dans l’école : madame Doyon me tirant par les bras, et madame Dubé me poussant par derrière. Pendant tout ce temps-là, Éric n’avait pas bronché de son rang. Je lui faisais trop honte. Déjà. Dire que je n’avais encore rien bégayé devant ses amis. Finalement, j’ai dû attendre la récréation pour réussir à me sauver de l’école. À peine avais-je mis le pied dans la cour que je filais en ignorant les hauts cris de Simon Légaré qui voulait alerter l’école tout entière de ma fuite. J’ai couru jusqu’à la ferme à travers champs. Évidemment, j’ai été me réfugier dans mon clapier où j’ai passé le reste de la journée avec ce qui me restait de mes lapins, Henri Giguère ayant exécuté sa seconde razzia.

Le soir-même, averti de ma fugue par la maîtresse, Henri Giguère m’a menacé de se débarrasser de tous mes lapins si je ne retournais pas à l’école. Je n’avais pas le choix. Sauver mes lapins était plus important que faire rire de moi. Je m’étais donc rendu en classe, bien décidé à ignorer les méchancetés du monde entier. Finalement, Mme Doyon s’était montrée plutôt gentille. Zélée, mais fine avec celui qui s’était rapidement révélé mauvais élève. Pourtant, je faisais comme Éric, je ne travaillais pas. Alors qu’il rapportait à mon père un bulletin de premier de classe, moi je lui en présentais un de bon dernier. Henri Giguère le signait sans dire un mot, sans même me demander d’essayer de faire mieux. Il se disait probablement qu’il n’y avait rien de bon à tirer de moi.

J’étais mauvais dans toutes les matières. Incluant les amis. Je n’en avais aucun. J’aimais bien Vincent Jacques. Lui aussi se plaisait bien avec moi, d’ailleurs. Mais dès que d’autres gars s’approchaient de nous, il me laissait tomber. Parce que je bégayais. Soudain, il devenait tout gêné et se joignait au chœur des railleurs. Et la maîtresse, madame Doyon, plutôt que de me laisser tranquille dans mon coin, en rajoutait. Elle avait décidé de me guérir, qu’elle disait. Pour ça, elle m’obligeait à parler avec un crayon en travers de la bouche. Ou à chanter. Semble-t-il que les bègues arrivent à chanter sans bégayer.

« C’est pour ton bien, Jérôme, que j’fais ça. Un jour tu vas parler normalement, sans bégayer, c’est promis. Bon, qu’est-ce que la sainte trinité ? Allez, chante-moi la réponse. »

Sur l’air de « Mon Beau Sapin » je lui chantais, sans fausse note, la mauvaise réponse. Mais sans bégayer. Ou presque. Elle avait raison madame Doyon. Sauf que moi, depuis que je m’étais résigné à aller à l’école, je m’en foutais de bégayer. Ça ne me dérangeait plus. Et puis, je parlais si bien dans ma tête.

Parfois, je me surprenais à livrer un bout de phrase fluide comme la brise. Comme si, tout à coup, j’avais oublié de bégayer. Juste oublié. Ça sortait si naturellement que sur le coup, je me pensais guéri définitivement. Évidemment, ça ne durait pas. Ma langue reprenait ses mauvaises habitudes en se cabrant au premier mot qui voulait sortir de ma bouche. Je m’arrêtais net de parler, donc. Même ma mauvaise langue se moquait de moi. J’avais remarqué que mes rares envolées fluides se manifestaient toujours quand je me sentais calme, ou léger. Par exemple quand je parlais à mes lapins, ou lorsque je jasais avec les arbres. Parce que, avec le temps, et grâce à une désobéissance double, j’avais finalement obtenu la permission de monter dans le bois.

Cet après-midi-là je faisais l’école buissonnière sur la grosse roche en haut du coteau. Parfois je prenais congé du monde. Comme Henri Giguère tolérait mes petites escapades, étant donné qu’il n’y avait rien de bon à tirer de moi, je fuyais l’école lorsqu’il faisait trop beau pour moisir en classe. Donc, bien installé sur la roche, je rêvassais quand un coup de feu m’a fait sursauter. C’était mon père. Il venait de rater le renard qui filait comme une balle dans ma direction. Au dernier moment, l’animal a bifurqué à ma droite pour disparaître dans le bois sans agiter la moindre petite feuille ni le moindre brin d’herbe. À croire que rien ne venait de passer par là, pas même un ange. Fasciné par l’habilité du renard à l’esquive, je n’ai pu résister à l’envie de le suivre. Tant qu’à déjà être hors la loi… D’un bond je me suis jeté à ses trousses, pistant l’animal jusqu’à son terrier situé à quelques enjambées seulement à l’intérieur de la forêt. Fier de mon coup, et me voyant déjà fin chasseur, je suis redescendu aussitôt à la maison pour raconter mon exploit à mon père ; j’avais découvert la cachette du renard que lui, avait raté avec sa carabine. S’il voulait bien me laisser retourner là-haut avec un piège à collet, ses vaches pourraient enfin brouter en paix. D’abord étonné par mon audace, il a réfléchi un moment pour finir par me balancer entre les dents : « D’accord ! » Ce jour-là je suis remonté dans le bois pour ne plus jamais en redescendre, ou presque.

La forêt avait sur moi un effet d’envoûtement. À peine avais-je franchi sa frontière en haut du coteau que déjà, elle me prenait en charge. Je me sentais alors si léger qu’il ne me restait plus qu’à être. Juste être. Comme un arbre. Et à chasser… pêcher… nager. N’existait plus que la piste du raton laveur que je traquais, ou la ligne de ma canne à pêche sautillant dans les bouillons de la rivière qui traversait la forêt. Une forêt vite devenue mon paradis. Souvent, je rêvais d’y déménager mes lapins. Pour cesser d’avoir peur. Rêve jamais réalisé. Pourtant, j’avais pensé à tout. Je les aurais installés là-haut, au vieux moulin abandonné bâti au pied des chutes qui cassaient la rivière à cet endroit. Le Moulin des Chutes, qu’on l’appelait. Hormis le coin nord-ouest du grenier, il n’en restait plus que la charpente, encore solide toutefois, et le cerceau de la grande roue dépouillée de ses palmes par le temps qui trempait, immobile dans le courant. Au temps de mon arrière-grand-père, le moulin avait servi à moudre le grain des fermiers du canton. Plus tard, mon père avait loué son emplacement à la municipalité. Une immense paroi de granite prolongeait le côté ouest de la chute au pied de laquelle une petite plage dorée allait mourir dans le bassin d’eau profonde à cet endroit. L’été, tout Val Rouge remontait le Chemin de l’Ours jusqu’aux chutes pour aller s’y baigner. Par un beau dimanche après-midi, Daniel Beaulieu, fils unique du docteur Beaulieu, avait sauté du haut de la chute. Un pari entre lui et César Bouchard, un bum de sa classe. Il s’est ouvert le crâne sur les rochers qui se cachaient au fond de l’eau. Mort sur le coup. Après, plus personne n’a voulu monter au Moulin des Chutes pour se baigner. Sauf moi.

Chaque fois que je remontais la rivière en lançant ma ligne dans toutes les fosses à truites rencontrées, je terminais ma partie de pêche par une baignade. Je sautais du haut de la chute aussi, de la roche carrée fichée au milieu de la rivière et qui s’avançait en porte à faux au-dessus du bassin. Dangereux ! Très dangereux. Car de là-haut, on ne voyait rien. Impossible de deviner les deux gros rochers pointus qui montaient des profondeurs de l’eau. Pour éviter de se blesser, ou de se tuer, il fallait savoir exactement où plonger. C’était juste là, sur la troisième vague après le gros bouillon, vis-à-vis la petite échancrure qui fendait le rideau de la chute. Y avait si peu de place entre ces monstres sous-marins qu’une seule personne à la fois pouvait s’y glisser. Une opération qui exigeait un saut de haute précision que j’avais appris à exécuter très tôt. Aussi, l’esprit tranquille, je sautais avec l’assurance d’un champion. De toute façon, rien ne pouvait m’arriver dans mon royaume.

Mon père adorait la truite. Surtout la toute fraîche grillée au beurre. Mais il ne voulait pas de mon gibier, en particulier de mes lièvres. Il les prenait pour des lapins sans doute, des lapins sauvages. Alors parfois je les faisais rôtir, là-haut, sur un feu au milieu de la plage et les mangeais avec amour. Mais le plus souvent, je les vendais au boucher Caron. Avec le temps, j’avais fini par ramasser assez d’argent pour acheter de la broche à poule et construire une clôture autour du hangar. Du coup j’agrandissais le territoire de mes lapins tout en diminuant les risques d’évasion. Une bonne chose, vu que chaque évasion me coûtait une razzia. La clôture a donc mis fin aux escapades de mes petites bêtes, privant ainsi Henri Giguère de son prétexte à rafle. Et comme il ne rencontrait plus de pinpins égarés sur sa ferme, il y pensait de moins en moins à mes lapins. Enfin… il me semblait. Il faut dire qu’à cette époque, Henri Giguère avait commencé à s’impliquer en politique. La mairie de Val Rouge l’intéressait. Débarrassés des razzias, mes lapins s’étaient alors mis à se multiplier comme des poux sur le dos de Pilou. J’en avais plus de mille. À croire qu’ils ne faisaient que ça. Je veux dire… le sexe… je veux dire… se reproduire. À un moment, ça m’a inquiété. Étant donné que je ne respectais toujours pas la loi des croisements, je me demandais si mes lapins étaient normaux. Peut-être que j’avais fini par créer une race de lapins détraqués, des lapins… maniaques sexuels. J’ai couru chez madame Poulin.

« T’en fais pas, mon Jérome, des lapins, ça baise tout le temps. C’est pour ça que c’est si doux. »

A force de voir les lapins entre eux, puis Pilou avec la chienne des Blanchet, Sultan, le taureau du vétérinaire avec les vaches de mon père et plus tard, Éric avec les veaux Giguère, jeune, je m’étais fait une idée très claire de ce qu’était le sexe : le mâle se décharge dans une femelle pour se reproduire. Ou, comme Éric dans un veau en guise de pratique pour le jour où il se reproduirait avec une fille. J’avais tout compris. Sauf ce… ce curieux plaisir qui venait avec. Et qui avait commencé à s’emparer de moi au fur et à mesure que je grandissais. J’avais onze ans quand la craque entre les seins de madame Poulin m’a fait bander pour la première fois.

Elle m’avait toujours intéressé, sa craque. Avant, quand j’étais petit, je m’imaginais qu’elle y glissait un dix cents pour acheter, en cachette de monsieur Poulin, une barre de chocolat, ou qu’elle y plantait son thermomètre quand elle faisait de la fièvre, ou que ça devait piquer quand elle y échappait des graines de biscuit… bref, sa craque m’avait toujours intéressé mais jusque-là, jamais pour me faire bander. Pas plus que les lamentations nocturnes du lit d’Éric qui arrivaient jusqu’à mes oreilles à travers le mur de sa chambre. Tous les soirs je l’entendais s’exercer avec une mitaine de laine rouge comme un radis. Avant, les lamentations avaient sur moi l’effet d’une berceuse, ça m’endormait. Puis tout à coup, ça s’est mis à m’exciter. C’était à la fois si plaisant et si troublant que j’en rougissais de la tête aux pieds. Au fond de mon lit, je fondais tellement j’étais gêné. Et Éric qui n’en finissait plus de remettre ça avec sa mitaine. J’en virais mauve pour lui.

Plus le temps passait, plus je pensais au sexe. Ça me tombait dessus n’importe où, n’importe quand. Aussi bien en nettoyant ma carabine, en laçant mes bottines, qu’en bégayant mes mauvaises réponses à la maîtresse qui pourtant, elle, n’avait pas de craque du tout. Je me demandais même si elle avait des seins. Le pire, c’est que je ne faisais rien pour me débarrasser de mes mauvaises pensées. J’aimais trop ça. J’ai fini par faire comme Éric. Non pas avec les veaux, mais avec les mitaines. Mais moi, j’utilisais une vieille chaussette rugueuse comme le vieux paillasson de la galerie. Comme j’avais perdu sa jumelle, je devais la laver chaque fois. Éric, le chanceux, avait encore la paire de mitaines sous la main. Pour faire sécher ma chaussette, j’utilisais le même truc que lui. Je l’accrochais à un ressort du matelas sous le lit. A défaut d’être lui, je faisais comme lui.

Je faisais comme lui, mais en partie seulement. Parce que, le faire avec les veaux, j’en étais incapable. J’y pensais, par contre. Souvent. Allant même jusqu’à m’imaginer en route vers l’étable… que je n’atteignais jamais finalement. Je m’étais liquéfié de gêne entre temps. Alors, me voir en train de m’aligner derrière un cul de veau et… impossible ! Ce qui me tracassait, d’ailleurs. Me tourmentait, en fait. Parce que si je n’y arriverais pas avec les petits Holstein Giguère, comment je ferais pour y arriver avec une fille ? Moi, Jérôme Giguère, avec une fille ? Jamais ! Jamais je réussirais à me reproduire avec une fille. Et pour finir, un jour les gars de ma classe m’ont traité de puceau. D’habitude, pour toute réponse à leurs niaiseries, je leur offrais ma plus profonde indifférence. Mais là, je n’avais pu faire autrement que de les écouter se moquer de moi.

« Tu sais même pas ce que ça veut dire, puceau ? m’a lancé Jocelyn Martineau. Toi ? Un dernier de classe du secondaire ?

— Toi ? Un bègue ? a renchéri Richard Labbé. Ben t’as intérêt à l’apprendre, pis vite à part ça. Parce qu’un bègue, ça reste puceau toute sa vie. Telle langue, telle queue. Pis une queue qui bégaye, ça aboutit jamais. »

Les gars eux, en savaient des choses sur la vie. Bien plus que moi étant donné que je passais la mienne dans le bois ou avec mes lapins. Puceau, je n’avais aucune idée de ce que ça voulait dire. C’était peut-être le fameux morceau qui me manquait ? Mais ça sonnait plutôt comme une maladie. Douloureux, même, comme une brûlure. Pourtant, quand j’aboutissais, ça ne brûlait pas du tout. C’était tout le contraire. Ça brûlait quand je me retenais. Parce que, même si j’étais bègue, j’aboutissais, moi. Tous les soirs à part ça. Et durant la nuit, aussi. Je savais bien que les gars m’avaient traité de puceau juste pour m’écœurer. Habituellement, leurs bêtises me traversaient le crâne sans s’arrêter entre mes deux oreilles. J’ignore pourquoi, mais celle-là, je l’avais accrochée au passage. J’avais peur que les gars aient dit vrai. J’avais peur de cesser d’aboutir, tout à coup. Ou d’être une sorte de bègue puceau qui ne pouvait aboutir que dans une chaussette. Et qu’avec une fille, je n’y arriverais jamais. Les gars confirmaient mes pires craintes. Le plus grave, c’était que je n’étais pas du tout pressé de vérifier la véracité de leur dire. Avec les filles, je veux dire. D’après les gars, c’était toutes des bêtes de sexe. Heureusement qu’elles m’ignoraient, sinon, je serais mort au premier regard.

Éric lui, évidemment, allait au-devant des filles comme il allait à une partie de hockey, en vainqueur. D’ailleurs, y avait toujours une fille qui lui tournait autour. Sauf que, comme il disait, « Je préfère choisir, qu’être choisi. » Doué en tout, Éric. Sa dernière élue, c’était Martine Caron. Un soir, il l’a invitée à venir souper à la maison. Pour la présenter à mon père, qu’il avait dit. Comme si Henri Giguère ne connaissait pas la fille du boucher Caron. Une fille… fille, quoi…, rouge à lèvres, « frisous », parfum au lilas, dents blanches un peu trop longues et qui riait fort. Quand elle éclatait de rire, ses épaules faisaient sautiller son petit pendule de cristal qu’elle portait en permanence sur sa « pomme d’Adam ». Son « camé ésotérique », qu’elle appelait ça, son talisman. Elle avait un petit côté bizarre Martine, avec ses histoires de cristaux et d’astrologie. Elle croyait aux planètes, à la nature et à l’amour universel. Comme la bande à cheveux longs qui s’était installée à l’ancienne ferme Veilleux du Rang croche. Une commune, qu’ils avaient fondée, La Commune de l’Amour Universel. Martine jasait souvent avec le chef de la bande, un gars de la ville. Il s’appelait Aimé. Aimé, alias Réjean Tanguay. Il avait invité Martine à lui rendre visite à la commune. Elle voulait y aller mais Éric refusait de faire un fou de lui, comme il disait. Pourtant, son petit cristal qui lui illuminait la gorge à sa blonde lui plaisait bien à mon frère, l’hypnotisait quasiment quand il le regardait. Comme si Martine avait voulu empêcher ses yeux de descendre plus bas. Son cristal, moi, par bonheur, ne me faisait aucun effet. Alors, de temps en temps, je m’aventurais un peu plus bas pour m’offrir un petit coup d’œil sur ses petits seins de fille. Des petits seins sans craque. Probablement que plus tard, quand elle serait une madame, il lui en pousserait une craque. Mais, même sans craque, ils me faisaient plaisir les petits seins de Martine.

J’avais grandi pas mal ces derniers temps. Je dépassais mon père d’une mèche de cheveux, maintenant. Moins costaud que lui, mais bâti fort. « Un ado d’homme », avait dit Martine ce soir-là en croquant une carotte avec ses dents de lapin. Ce qui m’avait fait bander net. Et rougir à bouillir. Je m’étais jeté sur mon rosbif et mes patates pilées que j’avais dévorés en deux bouchées sous l’œil impressionné de Martine qui me fixait dans son halo lilas. Rien pour me faire mollir. Justement, je voulais rester bandé. C’était si bon. Mais j’avais peur que, comme d’habitude, mon père me demande de servir le café. Ce qui m’aurait obligé à me lever et, du coup, dévoiler mon plaisir.

« Vas-tu manger ton assiette avec ça ? m’avait demandé Éric, à la fin. J’sais pas ce qu’il a ces temps-ci, mais il mange comme trois cochons.

— À quatorze ans, c’est normal, avait répliqué Martine en tripotant son pendule. C’est pour ça qu’il dégage une si belle énergie. »

Une déclaration trop gentille au goût d’Éric qui m’a viré une paire d’yeux accusateurs. Comme si, en faisant le glouton, j’avais voulu faire de l’œil à sa blonde. Moi, Jérôme Giguère, bègue et puceau qui avait une peur bleue des filles !

« Ben moi, à son âge, j’mangeais pas autant que ça. Cette semaine, il est passé à travers toute une meule de fromage. Pis avant hier, c’est un gros jambon qu’il a avalé, avec une demi-douzaine de petits gâteaux au chocolat que j’avais faits moi-même. Et ce matin, y avait plus de pain, ni de lait. Il a tout bouffé, ton Jérôme. Tu trouves ça normal, toi ?

— Si t’as faim, m’a dit mon père, t’as juste à manger. T’es pas obligé de te cacher. Martine va croire que j’ai pas les moyens de te nourrir. »

À part les petits gâteaux, je n’avais rien dévoré du tout. Éric exagérait encore. Et mon père le croyait. Quand, en de rares fois, je leur volais la vedette à ces deux-là, en bons complices, ils se liguaient contre moi. Un père et son fils, quoi. Un vrai père, Henri Giguère. J’aurais tant aimé avoir mon père comme père. Mais là, j’étais trop occupé par ce qui se passait dans mes culottes et surtout, par l’heure de servir le café sur le point de sonner pour répliquer quoi que ce soit. Je n’allais tout de même pas me mettre à bégayer une bêtise devant Martine et risquer de débander, vu que, bander en présence d’une fille à son insu, c’était le plus que je pouvais m’offrir.

À l’heure du café, un miracle s’est produit. Quelque temps auparavant, Éric m’avait averti de me méfier des miracles de l’amour, « Ça change un homme, tu sauras, pis pas nécessairement dans le bon sens. Le pire, c’est qu’il y a plus que ça dans la vie. » Pauvre Éric. Ce soir-là, il nous a montré combien il était victime de l’amour. C’est tout dévoué tout à coup qu’il s’est levé pour servir café et dessert. Une tarte à la « pichoune » qu’il avait cuisinée lui-même la veille. J’étais sauvé. Mais pas pour longtemps.

« Qu’est-ce que tu fais avec tous tes lapins Jérome ? m’a demandé Martine.

— Il aime ça se rouler dedans, a répondu Éric. Il est aux lapins. Hein Jérôme que tu es aux lapins ?

— Nnnnon ! que je me suis surpris à répliquer. Nnnnon ! Ssssuis pas aux aux aux…. sssuis pas ccccomme toi, mmmoi.

— Quoi ? Es-tu en train de m’accuser d’être aux lapins ?

— Nnnon, aux… vvvveaux ! »

Éric a bondi de sa chaise pour m’étrangler. Martine, qui a réagi en fille, l’a retenu par le bras. Une fille dans la maison, ça faisait toute la différence pour moi. Mon père a ordonné à Éric de se calmer et d’ignorer mes niaiseries. En bon fils, Éric a obéi aux ordres de son père et s’est rassit en fumant des naseaux. Pour changer l’atmosphère, Martine a aussitôt tenté de relancer la conversation.

« Euh… pis vous monsieur Giguère, vous aimez ça les lapins ? C’est vous qui avez démarré l’élevage de Jérôme ? »

Pauvre Martine ! Elle aurait dû consulter son pendule avant de parler.

« Jamais de la vie, qu’il a craché, insulté noir. »

J’ai voulu arrangé les choses.

« Cccc’est mmmaaaammm Poupoulllin quququi mmm’a dddonnné…. ma premmmmière llapinnne encccceintttte qqquand… étais….pppp’tit.

— Gisèle Poulin ? Ah oui, c’est votre voisine. Elle vient souvent à la boucherie. Et quand elle s’amène, c’est long ! Elle et ma mère se plantent à côté de la caisse puis elles jasent pendant des heures. Ça finit toujours de la même façon : dans la chambre froide, sur la grosse balance à carcasses. Un vrai accordéon, Gisèle Poulin. Perd dix livres, prend quinze livres. Perd quinze livres, prend vingt livres. Elle doit avoir le quatrième chakra débalancé. »

On a tous rigolé un bon coup. Sauf mon père.

« Pis en ce moment, elle est dans son gros, ou dans son maigre ? s’est informé Éric.

— J’le sais pas, a répondu Martine. Ça fait un bon bout de temps que je l’ai vue. D’habitude, quand elle disparaît comme ça, c’est parce que sa livre est à la hausse. Vous l’avez pas vue vous autres, dernièrement ? »

Sans penser plus loin que le bout de mon nez, je me suis retourné vers mon père.

« Eeeeest ggggggrosssse ouuuuu….mmmmaigre, ppppa ?

— Moi ? …. Moi ? Mais….j’le sais pas, moi…j’l’ai pas vue.

— Mmmm…oui, jjjj’ai vvvu tttt…cccamion ddderri…ère llla ggggrange hier, pppour du ccccoucccourrrier…ssssupppose ? »

Un silence de mort s’est abattu sur nous. Mon père m’a regardé, toute bombe allumée. J’ai débandé net. Si Martine n’avait pas été là, Henri Giguère m’aurait massacré.

Le souper a tourné court. Un coup de téléphone de Gédéon Groleau, le bras droit d’Henri Giguère dans sa cabale pour accéder à la mairie de Val Rouge, a fait lever l’assemblée. Tandis que mon père parlait élection, assemblée politique et qualité de fumier au téléphone, Éric et Martine en ont profité pour déguerpir de la maison et aller finir la soirée au village. Moi, j’ai desservi la table. J’attaquais la vaisselle au moment où mon père raccrochait. Le téléphone avait échoué à le calmer. Toujours aussi tendu, suffoquant presque de colère, il est sorti de la maison en arrachant pratiquement la porte moustiquaire de ses gonds pour aller faire, comme à chaque soir, une dernière tournée d’inspection des bâtiments. Juste comme je terminais d’essuyer le comptoir, j’ai vu mon père revenir de l’étable, une poche de fumier sur l’épaule qu’il a déposée sur la galerie avant d’entrer dans la maison. Les mâchoires serrées, il a glissé :

« Toi, si j’t’avais pas, la vie serait belle. En te laissant ici, on peut dire qu’elle l’a réussie sa vengeance, ta mère. »

C’était la première fois que mon père parlait de ma mère depuis sa disparition.

Le lendemain matin, j’ai quitté la maison à l’aube. Incapable de dormir, j’avais passé la nuit à mariner dans la haine de mon père. Au lever du jour, nerveux et fatigué, je n’avais plus qu’une idée en tête, aller à la pêche. J’ai donc gagné le bois alors que la lumière éclairait à peine le dos des roches qui remontaient la rivière. Durant toute la matinée, j’ai lancé ma ligne d’une fausse à l’autre sans attraper une seule truite. J’ai eu beau visiter mes meilleures caches, utiliser mes plus belles cuillères harnachées d’un ver frais à chaque lancé, rien à faire. Dame truite se laissait désirer. J’ai dû monter un mille plus haut que la chute, jusqu’à la fausse aux indiens avant d’attraper ma première prise. Et encore, je n’ai réussi à pêcher que trois truites. Pas de quoi nourrir une seule personne. En tout cas, certainement pas mon père qui, pour se rassasier, avait besoin d’en avaler une bonne douzaine à lui tout seul. Des petites truites, mes truites, mais les meilleures. Passées dans la poêle fraîchement sorties de l’eau, elles fondaient dans la bouche.

Le soleil brillait du côté ouest de la rivière, maintenant. La journée était passablement entamée. Si je voulais avoir le temps de préparer ma nouvelle recette concoctée le matin même en me levant, je devais amorcer mon retour. Mais le principal ingrédient de mon plat me faisait toujours défaut. Avec mes trois truites, j’étais loin du compte. Redoublant de patience, j’ai entrepris de redescendre le courant en m’acharnant à lancer ma ligne dans toutes les directions. Rendu au Moulin des Chutes, moi qui faisais toujours au moins une saucette, j’ai passé mon chemin sans même prendre le temps de tremper mon gros orteil dans l’eau tellement je craignais de rentrer bredouille. La rivière semblait vidée de ses poissons. Mais je gardais espoir, m’entêtais à pêcher comme si j’avais eu toute l’éternité devant moi. Finalement, au dernier coude de la rivière, juste avant de sortir de la forêt, ça s’est mis à mordre. C’est comme ça la pêche. Tout à coup les poissons se battent pour avaler ton hameçon. Vingt minutes à peine m’ont suffi pour attraper plus de trente truites. Il ne me restait plus qu’à rentrer à la maison, nettoyer mes prises et les fourrer de crotte de lapin.

Je voulais le rendre malade, empoisonner mon père, lui faire cracher ses boyaux pourris de haine. C’est acide de la crotte de lapin. Une petite truite farcie à la crotte lui décaperait la panse mieux qu’une pinte de térébenthine. J’aurais pu utiliser son cher fumier d’appellation contrôlée, mais il l’aimait trop son fumier de ses Holstein Giguère. Ça risquait d’être moins efficace. Ma crotte de lapin contenait plus de venin que toute la montagne de fumier qui croupissait derrière l’étable. Quatre ou cinq repas de truites farcies suffiraient à l’étriper. Quitte à prolonger l’opération si besoin il y avait. Je le regarderais verdir, pourrir et mourir sans qu’il ne se doute de rien. J’étais le malheur de sa vie, alors qu’il en crève !

Assis à la table de la cuisine, je me suis mis à examiner soigneusement chacune de mes prises que j’avais étalées sur une page du journal. Je les avais classées par ordre de grandeur afin de réserver les plus grosses truites pour lui. Comme ça, il en mangerait plus. De la crotte, je veux dire. Mais j’aurais de la peine à les farcir et surtout à recoudre les flancs. La plus ventrue de mes truites faisait tout juste la largeur de l’étroit article sur lequel elle s’allongeait. Je réfléchissais au problème quand, tout à coup, j’ai senti quelque chose se déposer sur mon pied : un lapin !

D’un bond, je me suis retrouvé sur la galerie, stupéfait par le spectacle qui se déroulait sous mes yeux : un raz de marée de lapins déferlait sur la ferme. Plus de deux mille trois cents petites bêtes tout excitées de gambader en liberté, tapissaient de blanc la terre d’Henri Giguère. On se serait cru en hiver, le sol couvert de neige. Mon rêve d’inonder la ferme de lapins qui se réalisait. Un rêve d’enfer, oui, car il autorisait enfin celui de quelqu’un d’autre. Debout sur son tracteur immobilisé au pied du coteau, mon père me pointait du doigt.

Le soir-même, le boucher Caron est venu ramasser les quelques lapins qui traînaient encore ici et là sur la terre, les autres ayant disparu dans le décor. Puis une fois sa ferme débarrassée des « pinpins », Henri Giguère, armé d’un bidon d’essence, a mis le feu au hangar. Dans l’absolu de la nuit, j’ai vu alors flamber toute la beauté du monde.

 


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