Mon père vu de la lune, chapitre 6

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RÉSUMÉ / CHAPITRE 1

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6

Val Rouge dormait encore. Baissé le ton de mon engin en roulant au ralenti. Valait mieux éviter une entrée en fanfare. J’ai traversé le village sur mon air d’aller. Sept ans plus tard, rien n’avait changé. La voie ferrée qui inaugurait Val Rouge, les érables qui longeaient la rue principale, le bureau de poste qui occupait le salon d’une maison privée, la Boucherie Caron bâtie pratiquement sur le trottoir, le mât sans drapeau planté au milieu de la cour de l’école, la courbe qui débouchait sur l’église encadrée par le presbytère et la mairie, la petite rue en gravelle qui menait au cimetière, un cimetière libre de toute clôture où des vaches allaient ruminer, s’évacher à l’ombre des pierres tombales, des tombes éparpillées çà et là sur l’herbe broutée bien ras. « On les sème aux quatre vents » m’avait dit Rachel. Les pierres tombales, pas les vaches. Au village, seul le garage de mon oncle avait changé.

L’hiver qui avait suivi mon séjour chez ma cousine, par un beau soir de janvier à moins trente degrés, tout avait brûlé, maison, épicerie, garage… Au moment où le feu s’était déclaré, mon oncle Georges et Simon représentaient la famille au salon funéraire. Madame Pépin, cent deux ans, venait de tirer sa révérence. La Sorcière, qu’on l’appelait. Parce qu’elle tirait aux cartes les yeux fermés. Surtout, parce que la vieille disait juste. De son côté, ma tante, entourée des deux petites en pyjamas sous leur manteau, débosselait une aile d’auto au garage. Rachel viendrait les chercher un peu plus tard pour les mettre au lit. Quant aux jumeaux, ils jouaient au sous-sol. Ils avaient allumé le vieux poêle à bois inutilisé depuis des siècles. « On jouait au feu de camp. » avait dit le premier-né. « Pour faire griller des guimauves. » avait ajouté le second. Se tenaient toujours ces deux-là. Mais justement, les siècles avaient fini par fissurer la cheminée à plusieurs endroits. Le temps de craquer une allumette et les flammes se répandaient jusque dans les combles. Paniqués, les jumeaux avaient essayé d’éteindre le feu avec la réserve de Coke de mon oncle. « On en a manqué » qu’ils ont déclaré plus tard. En panne de Coke, ils avaient voulu monter avertir ma tante mais la fumée qui étouffait déjà la cuisine les avait refoulés au sous-sol. Plus qu’une solution, sortir par la petite porte basse qui servait aux livraisons. Mais la neige amoncelée dans la fosse d’accès, bloquait complètement la sortie.

Pendant ce temps-là, ma tante qui trimait dur sur son débosselage, faisait un vacarme d’enfer. Il a donc fallu que la fumée commence à envahir le garage pour qu’elle réalise enfin ce qui se passait. Accrochant les deux petites au passage, elle s’était précipitée dehors pour buter sur le mur de flammes qui rongeaient déjà toute la façade de la maison. Impossible d’y entrer. Sachant Simon avec son père, ma tante a jeté un coup d’œil autour d’elle. Visant le manteau de Rachel parmi les curieux qui commençaient à s’agglutiner de l’autre côté de la rue, elle avait envoyé les petites rejoindre leur grande sœur. Comme les jumeaux manquaient toujours à l’appel, elle s’était ruée sur le côté de la maison pour aller rejoindre la petite porte basse. Une fois à la fosse d’accès, elle s’était mise à la déneiger à mains nues, se gelant les doigts au troisième degré. Plusieurs brassées de neige plus tard, elle arrivait enfin à ouvrir la porte pour découvrir les deux gamins enlacés, gisant sur le sol.

D’habitude premier arrivé sur les lieux d’un drame, cette fois mon oncle avait raté le spectacle de son propre malheur. Après sa visite au corps, lui et Simon s’étaient rendus au village voisin pour aller goûter au Coke du nouveau restaurant chinois qui venait d’ouvrir. À son retour, le feu avait presque tout rasé déjà. Les pompiers n’arrosant plus que les maisons voisines pour éviter qu’elles ne s’enflamment elles aussi. Mon oncle a trouvé ma tante et les petits chez madame Busque, cofondatrice de « Un pour Tous, Tous pour Un ». Toute la famille était là. Sauf Rachel. Brûlée vive dans l’incendie.

Ma tante avait confondu sa fille avec Jocelyne Busque qui portait le manteau de Rachel. La veille, Rachel avait échangé son manteau neuf, son cadeau de Noël, pour celui de son amie qui le trouvait très beau. En échange, Rachel avait hérité d’un vieux manteau de drap tout élimé. Trouvait toujours à donner, ma cousine.

Un coup dur pour mon oncle et ma tante. N’ont jamais compris ce que leur fille fabriquait ce soir-là, pas plus que les autres fois d’ailleurs, enfermée dans son cher grenier. Le savais, moi. Rachel attendait Dieu avec madame Pépin. Mais comme c’était une sorcière, elle avait dû attirer le diable à la place de Dieu. N’ai rien dit. J’avais juré à ma cousine de garder le secret. De toute façon mon oncle et ma tante, c’était des parents. N’auraient rien compris. Moi, ce soir-là, j’ai tout compris. Dieu avait brûlé avec Rachel. Dieu n’avait jamais existé. Sinon, Il aurait sauvé sa meilleure. Sûr ! Rachel qui parlait aux morts, oui ! Rachel, passeur d’âmes, d’accord ! Mais son dieu ne valait rien. Sainte, Rachel, mais imparfaite. Une fois pour toute, Dieu ne me concernait plus.

Traversé le village en douce. Laissé glisser ma moto jusqu’au garage neuf de ma tante. Une fois devant, j’ai foncé. Suis sortie de Val Rouge comme du parking maudit, sur une seule roue. Maintenant que je savais où j’allais, j’étais pressée d’arriver. Maintenant que je savais où j’allais, n’en pouvais plus de rouler. La fatigue de toute une nuit agrippée à mes guidons me tombait dessus tout à coup. M’être écoutée, me serais arrêtée là pour aller me l’étaler dans un champ. Tenir. Encore un peu. Cherchais une étable surmontée de grosses lettres. Oublié ce que ça disait. Sans importance. Voulais juste retrouver le bâtiment. Enfilais vallon après vallon. Chaque côté de la route, des fermes tranquilles me faisaient de l’œil. Des fermes à étable illétrée. Aucune signée. Brûlée peut-être, aussi ? Finalement, au détour d’une courbe j’ai aperçu là-haut, découpant la blancheur laiteuse du matin, FERME GIGUÈRE. Fiou ! Et un peu plus loin, trouvais le petit chemin qui grimpait le coteau jusqu’à la forêt. Un petit chemin de terre raboteux, l’air abandonné depuis une éternité. Gelée, vannée, zigzaguais comme je pouvais entre les trous et les bosses. En frappais une sur deux. Échappais mes guidons. Étouffais la moto. Redémarrais mon tonnerre… qui allait mourir sur une autre bosse. Comme si la nature cherchait déjà à m’achever. Tenu bon. Jusqu’au Moulin des Chutes. Où j’ai fait mon entrée en même temps que le soleil. En même temps que la lumière. Mais pour moi, une longue nuit s’amorçait.

Du moulin, n’en restait que la vieille charpente. Et un coin du grenier juché au sommet de son squelette. Un grenier. Un grenier pour déposer ma carcasse. Une poutre tombée en travers des piliers m’offrait de m’y conduire. N’en demandais pas tant à la nature. M’a tout pris pour escalader la rampe vermoulue sans me casser le cou. Une fois là-haut, j’avais sombré dans ma nuit avant même que mon corps n’atteigne le plancher.

Dormi tout le jour durant, d’un sommeil de néant. Comme si j’y avais jeté ma vie pour de bon. Quand je suis remontée de mon abîme, le soir commençait à descendre sur un monde… inconnu… neuf… vert. Qui sentait vert et sonnait plus vivant qu’un éclat de voix. Pour la première fois depuis la veille, j’entendais vrombir la chute emmitouflée dans son feuillage. La rivière charriait des torrents d’eau limpide qui s’élançait dans le vide avec toute la joie du monde. Joie de Rachel. Monde simple… monde parfait… à rêver. Un tronc à large panache transporté par le courant est venu se jeter dans la chute. Chaviré avec lui. D’un coup, tout m’est revenu, le parking… Tonnerre… barre de cric… bouillie de cervelle… police… pont… moto… Val Rouge… devenais folle. En moi, ça s’est mis à monter, monter, monter… ma tête… emportée par un vacuum cosmique.

« Racheeeeeel ! »

Ça s’est arrêté net. Rachel, mot magique ! Titanesque, ma cousine. Avait réussi à détourner la bourrasque métaphysique. Avait répondu à mon appel. Prononcer son nom avait suffit à faire reculer la folie. Ma tête avait à peu près retrouvé son calme quand la Lune s’est pointée au-dessus de la chute, perlant le gris de sa large paroi de granite qui fermait la plage. Venue prendre la relève de Rachel. Ma bonne Lune. À défaut d’y propulser mon corps, de ce grenier au coeur de la forêt, j’en ferai ma lune. De nouveau épuisée, me suis affalée sur le plancher pour m’abîmer encore.

L’envie de pisser qui m’a réveillée. Une autre nuit d’absence insondable. Roulée en boule, grelottais sur les planches humides du grenier. Me lever. Grinçais de partout. Me soulever en bloc, donc. Plus facile à dire qu’à faire. Ensuite, me déplier. J’ai fait ce que j’ai pu. Puis jeté un coup d’œil sur la poutre luisante de rosée. La descendre relevait du singe. Vilaine pute, moi, pas un singe. Dérapé un bout… dégringolé le reste. Mais j’ai atterri sur mes deux jambes. Plus guenon que je ne pensais. J’ai été m’accroupir contre un tronc d’arbre. Y avait le choix dans le bois. Évacué un long jet fumant sur le dos d’un moucheron qui « petit déjeunait » sur un champignon. S’est envolé avant de se noyer. Pour aller se sécher au soleil sur la tige d’une fleur jaune. Les rayons qui se faufilaient à travers le feuillage de la forêt zébraient la charpente du moulin. L’un d’eux visait une roche blonde au bord de la rivière. Été m’y asseoir, m’y chauffer un peu. Mal. J’avais mal. Si mal. Et peur… peur ! Tremblais. Mon corps jouait du tambour sur la roche. Ondes de choc qui faisaient écho à mes ténèbres, tombaient dans les profondeurs de ma faille, passaient dans le sol, le sous-sol, sombraient jusqu’au centre de la Terre. Au fond de mon gouffre, rougeoyait mon charnier.

Au bord de la bascule, que j’étais. Comme la veille, prête à me détraquer. Ma vie refoulait pêle-mêle dans ma tête… me martyrisait corps et cœur. Ma faute… tout est de ma faute aussi… mon père… voulais qu’il m’aime… oui… l’avais attiré… avais dû l’attirer… sûr !… comme j’avais séduit Tonnerre… sur le parking aussi l’avais attiré… l’avais frappé… moi qui cognais… m’acharnais… pour… pour qu’il comprenne, pour qu’il comprenne… je voulais l’aimer, pas le tuer… J’aurais dû être à sa place. D’habitude, moi qui encaisse les coups, le pitbull, c’est l’autre. Là… moi, la pitbull. Ruth Pitbull ! J’aurais dû être à sa place. Serais morte. Enfin. Et en route vers la grande sortie. Trop tard ! Mon père est mort. Mort avant moi. M’envoyer de l’autre bord maintenant ? Des plans pour tomber sur lui. Et lui sur moi… Vu de la lune, mon père est aussi peu fréquentable qu’avant. « Vivant ou mort, c’est la même chose » qu’elle avait dit, Rachel. Non… non… peux pas mourir… trop dangereux de tomber sur lui. Peur. Tellement peur… Une chance que la moto s’est emballée sur le pont, serais morte avec lui. Échappé bel. Peux plus mourir, maintenant. Mon père m’a volé ma mort… Condamnée à vivre. « Nonnnn ! » Rachel. Oui, c’est ça, Rachel ! Rachel qui est au ciel. Rachel, la gardienne du ciel. Elle va m’aider. La Lune m’a conduite jusqu’ici, après tout. Un signe. Sûr ! J’ai même mon grenier. « Il te plaît mon grenier, Rachel ? Tu vas m’aider à mourir, hein ? Puis une fois de l’autre bord, tu vas me protéger de mon père, hein ? Tu m’as promis, juré de m’aider si un jour je te le demandais. T’étais vivante à l’époque. Morte, ça va être encore plus facile pour toi de me recevoir, de me protéger, de me conduire à la grande sortie, non ? ! À moins que… que Dieu existe ? Qu’Il existe, finalement ?… Que… plutôt de me conduire à l’inexistence, tu m’amènes à ton Mari ? Et si… si l’inexistence n’existait pas ?… Au secours, Rachel ! »

Plouf ! que ç’a fait. Mes pieds venaient de glisser de la roche pour atterrir dans l’eau. M’a tout éclaboussée. L’eau froide m’a ressaisie. Réaligné mes neurones sur ma vie. Sur mon projet de vie : mourir. Me supportais encore moins qu’avant. Et ce mal… Mais puisque j’avais un contact là-haut, m’en servirais. Aurais pu là, tout de suite, me laisser engloutir par la rivière vu que je flottais comme un char d’assaut. Trop tard ! Le momentum était passé. Trop de temps, trop de choses s’étaient passées entre le parking et le moulin. N’y étais plus. Pour trépasser, besoin de reprendre mon souffle. J’avais probablement abouti dans mon grenier pour ça. Reprendre mon élan pour mieux sauter dans le monde de Rachel. Avec, ou sans mon père. Avec, ou sans Dieu. Avec, ou sans inexistence. Courage. Et si inexistence ne trouvais pas, collerais à Rachel. Ce serait mieux que tout, déjà. En tout cas, mieux qu’ici-bas à me consumer dans mon charnier. Me restait à attendre ma délivrance de moi. Ça viendrait. Ici, dans la nature. Mourrais de la nature. D’une maladie naturelle. Facile à attraper dans le bois. D’autant plus que je n’y connaissais rien. Pas plus aux bêtes qu’à la forêt. M’y connaissais en survie, mais en ville, seulement. Là-bas, pour manger, n’avais qu’à voler ou faire la Ruth. Ici, y avait de quoi bouffer mais le gigot gambadait dans le décor. De toute façon, n’aurais pas su faire la différence entre un orignal et un pic-bois. Si pic-bois y avait dans le bois. Inutile donc de m’essayer à la traque. Me serais faite bouffer toute crue par un chevreuil. La nature me réglerait mon compte vite fait bien fait.

Manger. Voilà ce qu’il me fallait : manger ! Pour boucher la béance de ma faille, paralyser mon mal en attendant le momentum. Pouvait se laisser désirer un bout de temps, celui-là. Et puis, mourir, oui, mais pas de faim. Ni de froid. Trop long. Trop souffrant. Souffrais déjà assez. N’allais pas faire un chemin de croix de mon agonie. Mourrais d’un coup. Dignement. En sautant de la chute, par exemple. C’est ça. En sautant du haut de la chute. Comme l’eau, en sautant de joie. Mourir en joie. Ne pourrait alors pas me refuser dans son ciel, Rachel. Morte le sourire aux lèvres, ma cousine. Sûr ! D’ici les retrouvailles, me refaire des forces. Surtout, m’exercer à la joie. Tout un boulot, dans mon cas. Même pour une fille de joie.

J’ai « moribondé » toute la matinée. Les yeux braqués sur le cercle de pierre au milieu de la plage. Feu le feu. Puis, me suis enfin décidée. N’avais pas le choix. Pour bouffer, et me garder au chaud encore un temps, une petite virée au village s’imposait. La police… sans doute à mes trousses. Pas tous les jours qu’une fille tue son père. Un parricide… de parricidium… meurtre du père ou de la mère. Sonnait comme paradis. Une pute parricide. Tonnerre avait dû me dénoncer à la police. Raconté que j’avais tendu un piège à mon père et passé le cric tout en faisant ma cheerleader. Sans compter Baby Doll et compagnie qui avaient dû se faire un plaisir de m’arranger le portrait. Ma tête à prix, quoi. Sûr ! Mais avant que la police remonte mes traces jusqu’à Val Rouge, j’avais le temps d’aller faire un tour au village et disparaître trois fois. Dix-sept dollars et soixante-huit sous. Riche. Assez du moins pour garnir mon garde-manger jusqu’à la fin de mes jours.

Enfourcher la moto, une vraie torture. L’impression qu’on m’écartelait, me déboîtait les hanches, les épaules, les poignets, le squelette au complet. Sans parler des ampoules qui me brûlaient les paumes et l’intérieur des cuisses. En descendant le Chemin de l’Ours, plus chaotique que jamais, j’ai saigné. Des mains et du ventre. Mes règles. Mal faite, une femme. Toujours déréglée. Finalement, j’ai atterri sur la grande route comme sur un nuage. De la ouate, le ruban d’asphalte.

Je roulais sous un ciel où il n’y avait que le soleil à regarder. Belle journée. Pour le monde, en tout cas. Le monde ordinaire. Comme ce fermier là-bas en salopette. Monsieur Giguère, sans doute. Marchait vers son étable. Revenait probablement de son enclos à lapins. Devait les aimer, ses lapins, pour en avoir autant. Venait de les soigner, suppose, de les nourrir… vu à tout leurs besoins. Au tour des vaches, maintenant. Ensuite, il irait aux champs puis rentrerait souper à la maison avec sa femme et ses enfants. Un bon père, monsieur Giguère. Sûr !… La vie devait être bonne sur la ferme. Une bonne vie, fermier, pour un homme bien né. Là, que j’aurais dû naître. Sur une ferme. En lapin.

Suis entrée dans Val Rouge tout en douceur. Sur une moto ronronnant à peine. L’épicerie officiait au centre du village. Donc, passer devant le garage de ma tante pour m’y rendre. Une fois devant, n’ai pas osé accélérer. Mon tonnerre aurait alerté tout le canton. Simon, le nez en l’air, servait un client aux pompes. Bien cru qu’il allait m’apercevoir. Mais il m’a ratée. Au dernier moment, le client avait attiré son attention en sortant de sa voiture. Probablement pour aller boire un Coke avec mon oncle Georges. Boire un Coke seulement parce que, des petits gâteaux, il n’en vendait plus.

Après l’incendie, ma tante Gilberthe avait reconstruit la maison et le garage, mais laissé tomber l’épicerie. Elle préférait de loin tripoter des autos à charroyer des caisses de petits gâteaux. D’après elle, y avait plus d’avenir dans la mécanique que dans la bouffe. Et puis, pour bien mener une affaire, la faire prospérer, valait mieux concentrer ses efforts. Fallait penser aux enfants. Une des petites adorait jouer dans la graisse de transmission. Qui sait… ? Mon oncle avait râlé. Ma tante l’avait laissé faire. Six mois plus tard, elle empoignait son bel entonnoir tout neuf pour faire sa première vidange d’huile dans son beau garage tout neuf.

Réussi à passer incognito. Au retour, j’emprunterais les petites rues de « l’arrière-village ». La Fouine à Simon ne me raterait pas une deuxième fois. Ferais un saut au magasin de chasse et pêche aussi. Besoin d’un sac de couchage. Pas facile à piquer, un sac de couchage. En aurais bien pris deux d’ailleurs. Polaire, la nuit en forêt. En tout cas, me débrouillerais. J’arrivais à l’épicerie… pain, fromage, beurre de peanuts, tampons, biscuits, pommes, jambon, bière… quitte à en voler une partie. N’ai rien volé du tout. Ni acheté. J’avais à peine mis le pied dans le magasin que je déguerpissais. Et pour cause, ma tête faisait la une du journal que l’épicier tenait grand ouvert au-dessus du comptoir : « Boucherie sur un parking ». J’avais oublié les journaux.

Sauté sur ma moto et filé par une petite rue qui n’aboutissait nulle part. Ou plutôt, qui allait buter sur le chemin de fer. Piégée ! Coincée ! Et ma moto qui pétait l’enfer dans ce trognon de rue plus tranquille que le désert. Une vieille femme travaillait dans son jardin. S’est relevée pour me regarder. Plus le choix. J’ai foncé sur les traverses du chemin de fer. Ouch, mes os ! Jouais au marteau-piqueur sur ma moto. À chaque secousse, mon ventre crachait un caillot de sang entre mes cuisses. Une sirène ! La police ? Un train ! Un train roulait droit sur moi. Qu’il vienne ! Le prendrais de front. D’un coup ! j’avais dit. Dignement. Manquait juste la joie. Tant pis ! Faut prendre le train quand il passe. Sauf que, la sirène, c’était celle de l’école. Sonnait le rassemblement de ses ouailles. Déçue ? Soulagée ? Ne savais plus. Toujours est-il que les rails m’ont ramenée au Chemin de l’Ours, malsaine et sauve.

Sauve, je l’étais, mais la moto pas. Venais tout juste de débarquer sur le petit chemin qu’elle rendait son dernier pet. Pour avoir encaissé trop de traverses. Morte, elle. Moi, n’était plus qu’un cadavre sur pattes juste bonne à entretenir mon mal. Je nous ai inhumées. La moto et moi. Traversé le fossé pour nous cacher sous des branchages qui poussaient au pied d’un monticule de roches, là, dans le champ, à deux enjambées du chemin. Au lieu de me laisser couler dans la Lune comme d’habitude, me suis abandonnée au décor pour faire la roche. Une roche, c’est ni mort ni vivant. C’est juste là, immobile, dur, seule, même en tas. Naître roche… Pris quelques cailloux dans ma main, un rose piqué de noir, un gris cabossé, un blanc veiné de roux, un tout noir, lisse. Une poignée de bonbons luisant au soleil. Les manger. Oui, les manger. Me plomber l’estomac pour de bon, sceller mon mal à jamais. Comme j’ouvrais la bouche, un chien s’est mis à aboyer.

C’était le chien de la ferme située de l’autre côté du petit chemin. Un mini-chien qui se prenait pour un molosse. « Japinait » après les vaches qui rentraient à l’étable, là-bas. Une porte a claqué. Cette fois, le bruit venait du côté de la ferme Giguère. Fermé ma gueule. Monsieur Giguère sortait de la maison. S’est dirigé vers son tracteur, grimpé sur l’engin pour partir aux champs. Sans l’ombre d’un chien sur ses talons. Y avait sûrement un chien Giguère. Une ferme sans chien, impossible ! Probablement dans la maison avec madame Giguère. L’air vide, la maison. Pas d’auto. Peut-être partie au village, madame Giguère ? Avec les enfants ? Et le chien ?… Une maison vide avec un frigo plein… à moins que… dévaliser une maison ou une épicerie, quelle différence ?…moins de choix, bien entendu… plus risqué aussi… en cas d’évacuation d’urgence, difficile de disparaître dans la foule. Ma poignée de bonbons pesait lourd au creux de ma main. Indigeste, le granite, quand même. Décidé de tenter le coup. Enfoui mes cailloux dans ma poche. Au cas où je reviendrais bredouille de ma petite virée, pourrais toujours me rabattre sur mes bonbons.

J’ai couru jusqu’au grand arbre pleureur qui ombrageait la maison. Cachée sous ses longs rameaux hyper détendus, j’étais la seule âme nerveuse des alentours. Faire vite. Trois pas deux bonds et j’atterrissais sur la galerie. La grande fenêtre donnait sur un salon désert. La plus petite, sur la cuisine. Personne. Ni madame Giguère, ni enfant, ni chien, ni chat, ni souri, ni mouche, ni poux, ni rhinocéros. Chemin libre ! Essayé d’entrer. Verrouillée, la porte, à quintuples tours. Décidé de tenter ma chance par derrière, par la cuisine d’été. Bingo ! La porte était ouverte. M’a rendue encore plus nerveuse. Comme au bon vieux temps où je volais. Une fois dans la maison, au lieu de fouiller la cuisine, me suis précipitée comme une idiote dans le salon. Avais conservé mon mauvais doigté de voleuse. Suis donc revenue sur mes pas. Ouvert une armoire. Raflé tout ce qui me tombait sous la main. J’allais m’attaquer au frigo quand j’ai entendu du bruit à l’étage. Madame Giguère ! Filer ! Vite ! En moins d’une, je galopais vers le grand pleureur. Trop tête folle pour repartir par où j’étais venue, me suis élancée vers le coteau qui menait au bois tout en haut. En escaladant la pente complètement à découvert, m’offrais à tous les yeux à la ronde. Mon butin, emballé dans mon gilet, m’alourdissait comme une femme enceinte. Grimpais au ralenti, l’air de prendre mon temps. Mis une éternité à rejoindre la grosse roche plantée à la lisière de la forêt. À bout de force, les poumons en feu, me suis étalée derrière la masse grise. Le temps de reprendre mon souffle et je jetais un œil inquiet sur la ferme. En bas, nul ne s’agitait. Fiou !

Avant de repartir, j’ai fait l’inventaire de mes courses : gruau, pot de cornichons, boîte de poudre à pâte, deux bananes, chips BBQ, poivre, fromage, canne de blé d’Inde et une bouteille de savon à vaisselle. Pris le savon orange pour du jus d’orange. Pas de vaisselle à laver, mais ça pouvait toujours servir. Dévoré mes deux bananes et la moitié du fromage. M’être écoutée, j’aurais tout avalé. Y compris le blé d’Inde. Oublié l’ouvre-boîte. Génial, mon affaire. En rapporter un la prochaine fois. À moins que la nature me règle mon compte avant la fin de mes provisions. Un momentum, c’est si vite arrivé. De toute façon, si prochaine fois il y avait, chez les Giguère je retournerais. Parce qu’au village, j’étais brûlée. Tout Val Rouge connaissait Ruth et son histoire, maintenant. De toute façon, avec ma moto morte, impossible d’aller magasiner ailleurs. En ville, par exemple. Dans une grande ville, New York, Londres, Pékin. Là où y avait du monde. Là où je pourrais disparaître dans la foule, même avec ma photo collée sur le pare-choc de tous les pousse-pousse de la Chine. Ici, restait à me fondre aux arbres.

Derrière le rocher, un semblant de sentier s’enfonçait dans la forêt. Un raccourci qui menait au moulin, probablement. N’ai pas osé m’y aventurer. Me serais égarée au premier tronc de travers. Sans parler des bestioles que je risquais d’y rencontrer. Un face à face avec une belette, trop peu pour moi. Préférais remonter le Chemin de l’Ours. Quoique, tomber sur un ours… guère mieux ! D’un autre côté, y aurait un trafic de bêtes plus important en plein bois que sur un chemin d’homme. Pire encore si je tombais sur un homme. Mais l’air abandonné du chemin offrait plus de chance de tomber sur un ours que sur un homme. Opté pour l’ours. Pour le chemin, veux dire. Me suis donc mise en route en longeant la lisière de la forêt sur les hauteurs du coteau. Me sentais gommeuse. Dans ma tête comme dans mon jeans imbibé de sang coagulé. Regagner le moulin au plus vite. Rentrer chez-moi. En pleine nature. La nature, mon chez-moi ! Rigolade, oui. Pas à dire, la vie s’en payait une bonne sur mon dos. Rachel devait se mourir de rire, là-haut.

Une fois sur le Chemin de l’Ours, grosse de mon butin j’ai « chaloupé » à toute vitesse jusqu’au moulin. Si belette, ours, homme ou hyène y avaient, n’ai rien vu. Ce que je voulais. Ne rien voir. Ne plus voir. Rester dans le noir. Mais en arrivant là-haut, au lieu de trouver ma nuit, la lumière m’a aveuglée. Clouée sur place ! Lumière magique. Une poudre d’or nimbait l’air rendu irrespirable de sérénité, éblouissant les décombres bleuis du moulin, allégeant le sable roussi de la plage, rallumant le feu, des étincelles pétillaient sur la rivière, des faisceaux lumineux décomposaient le banc de brume qui s’élevait au pied de la chute… jusqu’au ciel. Une apparition ! C’est ça, une apparition. Là, sous mes yeux. Rachel ! Oui, Rachel qui venait me chercher. Ma belle Rachel. Immobile, retenant mon souffle, l’attendais. Comme j’avais attendu Dieu dans son grenier. Et comme dans son grenier… n’ai rien vu. Ni Dieu, ni Rachel. Une fois de plus, la lumière s’était éteinte avant que je n’aperçoive ma déesse. Manquais de pratique. Me l’avait dit, ma cousine, qu’il fallait s’exercer à voir Dieu. Voir Dieu ou Rachel, même miracle. Question de pratique. Juste de pratique. Pour Rachel aussi une question de pratique. Apparaître dans le ciel exigeait un bon entraînement. Sûr ! On y arriverait, hein Rachel ?

Tant de lumière m’avait donné envie de l’eau, tout à coup. Couru jusqu’à la plage qui descendait en pente douce sous les flots. M’y suis assise. Au bout d’un moment, un filin rouge s’est détaché de mes jeans en se frayant un chemin vers le courant. Me suis déshabillée. Tout enlevé. Nue. Complètement nue. Pendant que le soleil me tapait dans le dos, l’eau froide me sciait la taille. Me suis étendue. Glacial. Insupportable. Faisait du bien. Le courant léchait mes mamelons… m’emportait peu à peu… toute engourdie, me laissais drainer… jusqu’à ce que ma tête bute sur une roche. L’a douleur a mis fin à ma dérive. Me suis levée et quitté la rivière pour aller m’asseoir sur le sable chaud. Froid, chaud… l’impression de sentir mon corps pour la première fois, de le voir pour la première fois. Nue, jambes écartées, je le regardais saigner sur le sable. Saigner un sang inutile. Tout comme il avait saigné l’embryon que mon ventre avait craché dans les toilettes le jour où l’homme a débarqué sur la Lune. Saigné l’enfant de mon père. L’enfant avait déserté mon ventre, ce ventre impossible. J’avais fait pareil. Quitté la maison, quitté le bas-ventre de mon père, ce père impossible. L’enfant m’avait montré le chemin. Mon sang coulait sur le sable qui le buvait, en aspirait la moindre goutte, et en redemandait. Mon sang inutile, la Terre s’en abreuvait. Alors, j’ai saigné pour la Terre.

Le lendemain matin, la pluie rageait contre le mur du grenier. Heureusement, le vent poussait la pluie du bon côté, dégouttait à peine sur le plancher. Me suis tassée dans mon coin. Pourvu que je reste immobile, serais à l’abri. Faisait doux malgré tout. Mais l’humidité me prenait pour une éponge. Frissonnais à faire trembler les décombres. Manger. Manger me lesterait, me bétonnerait. Fait l’inventaire de mes provisions. Maigre bilan. Détestais le gruau, et les cornichons ne me disaient rien. Quant au fromage, baignait dans une flaque d’eau laiteuse de poudre à pâte. Me suis rabattue sur les chips BBQ. Idéal pour le petit déjeuner. Aurais pris une bière. Oui, une bière. Donné n’importe quoi tout à coup pour une bière. Deux bières… trois… dix…. et mon hamac. En manque de mon hamac, que j’étais. Dur, la vie ô nature… J’aurais dû me dégoter un grenier ailleurs… dans une ville… dans la cave d’une brasserie… ou clandestine sur un paquebot bourré de victuailles. Du haut de son ciel, Rachel m’aurait quand même retrouvée. Il me semble. À moins que… oui… que… que je me rende… que je descende le coteau derrière la maison des Giguère… je vois déjà le chien accourir vers moi en aboyant à s’arracher les tripes… madame jette un coup d’œil par la fenêtre de la cuisine…. monsieur sort de son enclos à lapins en flattant une petite bête… je continue d’aller vers eux… sous la pluie battante… elle, trois ou quatre gamins accrochés à ses jupes m’observe de la galerie… lui, planté dans ses bottes de fermier me fixe sous sa calotte de son regard habitué aux horizons lointains, attendant que je parle la première… peu bavard un paysan.

« Est-ce que j’pourrais avoir une bière s’il vous plaît ? »

Monsieur et madame se regardent en silence.

« C’est moi, que j’ajoute, moi, la fille du journal. Mais, avant d’appeler la police, est-ce que j’pourrais avoir une bière, s’il vous plaît ? »

Le chien vient me flairer l’entrejambe. Attire l’attention de monsieur Giguère sur mon jeans roussi de sang. Il rappelle l’animal en faisant signe à sa femme d’appeler la police.

« Juste une bière », que je supplie.

Trop dégoûtante pour m’inviter à entrer dans la maison, il me fait signe de me mettre à l’abri sur la galerie. Lui, rien à dire, attend à l’autre bout en me surveillant du coin de l’œil. Après un moment, un des gamins vient m’offrir un verre de gin.

« On a pas de bière, dit l’enfant, l’air de s’excuser. Mon père boit juste du gin. »

Suis déçue. Très déçue. Pas mon fort, le gin. Et la police de se pointer au bout de la montée…

Non. Une mauvaise pensée que de me livrer. N’aurais pas ma bière et, en prime, gagnerais la prison avec toute la vie devant moi. Valait mieux attendre Rachel, ici, dans la nature. De toute façon, elle ne me trouverait jamais en mer ou au fond d’une cellule, ma cousine. Une fille de la campagne, Rachel. Rester ici, donc. Tant pis pour la bière ! Pour la bouffe, mes bonbons feraient encore l’affaire. D’un coup, gobé mes cailloux.

Sucé mes bonbons jusqu’à ce que le ciel cesse de se déverser. Au milieu de l’après-midi. Grelottais à m’en déboîter le squelette. À force d’user ma langue sur mes cailloux, l’avais toute râpée. Puis mon mal qui me prenait pour de la chair à pâté. Me dévorait toute crue. J’étais « due pour » une autre virée chez les Giguère. J’aurais préféré attendre encore, mais le froid, moi, détestais. Pouvais toujours craquer une allumette, mais n’arriverais même pas à mettre le feu à une botte de foin sec. Alors enflammer du bois mouillé, crèverais dans ma glacière avant de voir pétiller la première étincelle. Des couvertures, dont j’avais besoin. Chaudes. Quatre. Minimum. Mieux ! Un capot de poil. Un gros capot de poil comme celui de mon oncle Georges. Courait les nouvelles à moins quarante avec son capot sur le dos. Le porterais les poils à l’intérieur. Ma peau de bison me garderait plus au chaud que n’importe quel sac de couchage. En trouverais sûrement une sur la ferme. Dur, l’hiver à la campagne. Tant qu’à y être, profiterais de ma visite pour refaire mes provisions.

Suis retournée au rocher en haut du coteau. De là-haut, pouvais observer la ferme et ses alentours. Histoire de flairer les lieux avant de m’y aventurer. Écrasée sous un molleton de nuages gris fer, la campagne moite restait coite. Attendait que le ciel se dégage. La vie se tenait tranquille. Même la ferme semblait déserte. Pour rejoindre la maison, ferais comme la première fois, partirais d’en bas, du tombeau de la moto. Réduire au max le trajet à découvert.

Ce jour-là, j’ai eu de la chance. D’abord, j’ai trouvé la maison vide. Toujours pas de madame Giguère. Aucun gamin non plus. Suis tombée sur le chien. Drôle de gueule. Les crocs tordus. Quand il m’a aperçue près de la galerie, au lieu de bondir sur moi en s’égosillant, il est resté couché au pied de la porte en me flairant à distance de son museau. Ne demandait qu’à se faire flatter, l’animal. Flatté par moi, un pitbull ! M’a laissée entrer dans la maison comme une habituée. Par la grande porte d’en avant, à part ça. Pour un chien de garde, on repassera. Probablement un doux, monsieur Giguère, pour avoir un toutou comme chien de ferme. Sitôt à l’intérieur, me suis lancée sur le vestiaire. Un capot de poil, on accroche ça dans le vestiaire de l’entrée, non pas au clou du placard de la cuisine. Vide, le vestiaire. À part un blouson de nylon et une paire de claques, rien. Sans doute rangé au sous-sol, le capot. L’été se pointait, après tout. Aurais du y penser. Descendre fouiller la cave ? Trop loin. Me contenterais de couvertures. La lingerie, maintenant. L’ai cherchée partout. En vain. À l’étage, sans doute. Trop loin aussi. M’était éternisée dans la maison trop longtemps déjà. Pour les couvertures, repasserais. Décamper, maintenant. Mais avant, ramasser de quoi manger. Suis retournée à la cuisine. Plus chanceuse pour la bouffe que pour le capot. Mis la main sur tout ce qu’il fallait pour me farcir la panse. J’allais déguerpir quand j’ai entendu des pas sur la galerie. Le temps de me glisser dans l’armoire à balai que l’homme entrait dans la cuisine.

« Éric ? qu’il appelait de sa grosse voix, Éric ? »

Aucune réponse. Un moment j’ai cru qu’il allait quitter la maison. Plutôt, il est resté à la cuisine pour se faire un sandwich. En bougonnant. L’homme cherchait le jambon. Sous mon bras, qu’il était, le jambon. Collant de sirop d’érable. Sous l’autre bras, pain, lait et carottes humaient l’odeur de mon aisselle. Et, sur mon ventre, un gros pot d’œufs dans le vinaigre me faisait un gros bedon à la Tonnerre. Remplissais l’armoire. La porte menaçait d’ouvrir. Le nez dans une veste à carreaux qui puait l’étable, le manche à balai qui m’empalait la joue, du bout des doigts je retenais la porte par un petit clou qui servait de crochet au tue-mouche. Étouffais là-dedans. Finalement, le fameux Éric est arrivé. L’homme au sandwich, c’était monsieur Giguère. Parlait avec son fils Éric. Ensemble, ils jasaient ferme… tracteur, trayeuse à réparer, bouffe à vaches, accusaient un certain Jérôme d’avoir avalé tout le jambon qu’Éric avait cuit lui-même, discutaient d’une certaine Martine invitée à souper… pour quitter enfin la maison. Éric pour aller au village, monsieur Giguère pour aller aux champs. Ils me dégageaient la voie. Chanceuse, quoi ! Dès que j’ai entendu le ronron du tracteur s’éloigner, j’ai filé. Avec mes provisions emballées dans la veste à carreaux et, en bonus, une bouteille de gin trouvée sur une tablette en sortant de l’armoire. Savais bien que monsieur Giguère était au gin, non à la bière.

De retour au moulin, une surprise m’attendait. Sur la plage. Des traces de pas marquaient le sable mouillé. Des pistes d’homme. D’un mammouth d’homme… Jamais vu de si larges empreintes. Barbouillaient toute la plage… On était venu. Ici. Jusqu’à moi. Au fin fond des bois. Déjà ! M’a rendue plus nerveuse que si j’étais tombée sur un ours sur le Chemin de l’Ours. Me suis précipitée au grenier. Rien n’avait bougé. Canne de blé d’Inde et bouteille de savon attendaient toujours que je les avale tout rond. Mon mammouth ignorait donc que je squattais le moulin. Déposé mon butin et regagné la plage. Certaines pistes remontaient la rivière alors que d’autres la descendaient. La bête avait fait l’aller-retour. Danger passé. Du moins, pour l’instant. Sans doute le propriétaire de feu le feu au milieu de la plage. Reviendrait, donc. Pas mal raisonné pour une fille de trottoir. « M’auto-épatais ». La nature qui commençait à me rentrer dedans. M’installais dans ma nouvelle maison, on dirait. Sauf que, dans le bois, n’y étais déjà plus chez-moi. Un homme était venu. Reviendrait. Simple, où j’étais, venait toujours un homme.

Me restait plus qu’à aller me planquer au grenier. De là, pourrais voir venir tous les ours et mammouths de la Terre. Accrochée au goulot de ma bouteille de gin, j’espérais que Rachel arrive la première. N’ai espéré qu’une minute quarante-trois secondes durant. Deux lampées d’acide de sapin et je tombais raide morte. Le gin me tue plus vite qu’une balle de fusil.

Ce soir-là, la Lune avait fait la belle au-dessus de la chute, sans moi. Enroulée dans ma veste à carreaux, je macérais dans mon néant « gineux » parfumé aux vapeurs d’étable en rêvant à l’araignée de mon monastère. L’insecte me ficelait dans mon hamac. Tout à coup, l’araignée s’est mise à respirer fort, très fort. Sorte de râle caverneux qui menaçait de m’engloutir. Cauchemar ! Me réveiller. J’ai ouvert l’œil. Le monstre râlait encore plus fort. L’ai refermé. Pire. Ça augmentait. Et pour cause, ce souffle infernal c’était celui d’un ours. D’un vrai ours. Le temps de réaliser que je me réveillais en plein cauchemar, l’animal avait déjà escaladé la moitié de la poutre. Se sentait invité comme si je lui avais fait une passe. Figé net entre le jambon et la bouteille de savon. En plus d’attirer les hommes, j’attirais les ours. Les ours alcolos. Puais le gin. Attraper la bouteille de savon. Un bon jet dans les yeux ! Ou dans la gueule. Surtout, bien viser. Mais la bouteille m’a glissé des mains pour aller s’écraser au rez-de-chaussée. Ma veste à carreaux ! Empestait l’étable. L’ours la prendrait peut-être pour un cuissot de veau. Lancé la veste dans le bois. L’a ignorée. Le monstre continuait d’accourir. Le jambon ! L’assommer avec le jambon. Lui ai balancé par la tête. Raté la cible ! Le museau de l’ours a décri un grand cercle dans la nuit… Un mauvais lancé qui s’est avéré un bon coup, finalement. L’ours s’est lancé à la poursuite du jambon à l’érable. Dû prendre le sirop d’érable pour du miel. N’entendais plus qu’un bruit de « frottis-frotta » dans les fourrés. Au bout d’un moment, le froufrou s’est tu. Silence forestier. Sauvée ! Mourir ? Oui, c’était dans mes plans. À court terme, même. Mais autrement que dévorée par un ours.

L’ours parti, n’ai pu refermer l’œil de la nuit. L’adrénaline avait dissous le gin dans mes veines. Ça promettait pour les autres nuits. Et le jour s’est levé comme si de rien n’était. Ensoleillé, clair, joyeux, pétri de vie. Lui faisait rien à la nature ce qui se passait dans son monde. Terreur, cruauté, misère et souffrance allaient se fracasser sur sa totale indifférence. Comme sur moi, avant. Lumière et joie en moins. Là, tremblais dans mes vapeurs d’étable. À bout de nerf, luttais toujours contre mes monstres nocturnes. L’araignée tissait à mon hamac des visions de mon passé. Peur de basculer. De me mettre à déraper comme à mon arrivée. Moi qui n’avais jamais repensé à ma vie antérieure, revenais sur mes pas comme les vagues d’une marée montante sur son rivage. Mon rivage à moi, c’était mon départ de la maison. Traversée sans fin du salon où mon petit frère essayait de fourrer la chatte dans sa cabane de Lego. Et là, la pulvérisais d’un grand coup de pied. Encore et encore. J’avais oublié de tout casser avant de partir. Tétanisée comme j’étais à l’époque, un coup de théâtre qui ne me ressemblait pas. Pas mon genre, le théâtre. Plutôt le mur, mon genre, le mur du silence. Un coup de botte de sept lieues qui arrivait trop tard de toute façon. Pour moi, tous morts, qu’ils étaient… père, mère, frère, sœur… ma mère morte de son cancer, peut-être. « …cancer des ovaires… » qu’elle racontait à ma tante Gisèle au téléphone quand je suis partie… De toute façon, pour moi, ma mère était morte. Mais son fantôme revenait me hanter. La voyais dans sa cuisine, me tournant éternellement le dos… N’en voulais pas de mère. Ni morte, ni vivante. Bataillais, m’acharnais à essayer de mater le reflux infernal de mes souvenirs antiques à grand renfort de neurones butés : « Non !… Non !… » Finalement, ma rocaille de bonbons est venue à ma rescousse. Sous la voûte de mon palais, j’ai bâti un rocher. Ma langue de pierre bloquant, refoulant la marée aux vertiges, j’ai enfin pu faire la roche. Ruth de granite, j’étais redevenue.

Des heures minérales à surveiller le débarquement éventuel de mes visiteurs. Visiteurs du genre humain, animal ou astral, prête à tout, j’étais. Hormis quelques volatiles et une chenille venue jouer de l’accordéon sur le plancher de mon grenier, personne ne s’est présenté à la poutre. J’avais déployé tout grand mes pavillons aux bruits de la forêt. Avec l’impression tout à coup d’avoir monté le volume de la radio au max. Le vacarme ! La forêt tonitruait. À croire que j’avais été sourde jusque-là. Un feu roulant de cric crac ssshhhhhhht frrrrrrr sssss et autres onomatopées végétalo-animaliennes maintenaient sur le qui-vive le monde naturel. Perdrix ? Castor ? Moustique ? Hippopotame ? Brise ? Vache ? Indien ? Kangourou ? Baleine ? Chasseur ? Trafic survolté au cœur d’un labyrinthe vert. De là-haut, ne voyais rien de ce qui se tramait dans la forêt. Prisonnière de son vacarme, n’en menais pas large. Mais, à force d’encaisser son hystérie, j’ai fini par flancher. Et laisser descendre en moi sa clameur qui, peu à peu, s’est fait rumeur. Et là, bruit choc : mon cœur. J’entendais battre mon cœur. Moi, Marie-Ruth-Camille Lambert, j’avais un cœur. A moi toute seule. Qui battait, se débattait juste pour moi. Fou, mais, n’avais jamais réalisé que mon corps marchait à coups de cœur. Le sentais remuer en moi, pour la première fois. Il avait fallu que la forêt s’accorde à ses battements pour que je le découvre. L’air s’est détendu… m’a déposée… posée. Portée par la rumeur ambiante, je faisais partie de la nature. Nihil faisait partie de la nature… de la vie…

« Au secours Rachellllll ! ! »

Cucul, mon affaire de cœur. Tournerait mal cette histoire. À force de me sentir, sentais mauvais. Mon estomac qui s’y mettait, en plus. Qui jargonnait, marmonnait, me suppliait. Faim à bouffer un daim. Au moins, pouvais le faire taire celui-là. Pour mon cœur, plus délicat. Manger, donc. Le jambon ayant fait le bonheur de l’ours, me restait le gruau. Aussi détrempé que le pain. Mauvais pour mes intestins. J’ai attaqué les carottes. Ensuite, les œufs dans le vinaigre. Avalé deux cocos seulement. Les autres me serviraient de munitions pour la nuit qui faisait de nouveau son entrée en scène. Cette fois, l’ours se casserait la gueule avant d’arriver jusqu’à moi. J’avais enduit la poutre d’une bonne couche de savon à vaisselle. Une belle patinoire qui l’attendait. Pas à dire, la nature me rendait de plus en plus futée. Les œufs ? Au cas où l’animal réussirait à patiner jusqu’à moi. Le bombarderais de cocos acides. Pour l’achever, un bon coup de canne de blé d’Inde sur le museau. Frapperait un pitbull, la bête. Un pitbull sobre, cette nuit. Plus question de m’imbiber de gin avant d’aller au lit. Garderais l’œil ouvert et l’ouïe fouineuse. Ce que j’ai fait jusqu’au matin. Enfin… presque. J’avais dodeliné toute la nuit entre veille et sommeil. Aux premières lueurs du jour, suis tombée au combat. Pour me réveiller au beau milieu de la journée. Sans une seule trace d’ours ayant abîmé les parages. Qui sait, l’ours m’avait peut-être vue étaler le savon ? Pas bête, une bête.

Bouffe et capot de poil me faisaient encore défaut. « Due pour » une autre virée au super marché. Me tentait guère. J’y avais été tout juste avant-hier. Puis pas de bière chez le père Giguère. Fallait quand même que j’y retourne. Pour rapporter de quoi tenir une vraie éternité. Cette fois, faire mes emplettes en choisissant mieux les articles : fruits et fromage pour moi, miel et gigot pour l’ours. J’emballerais le tout dans des couvertures trouvées dans la lingerie. D’ailleurs, me précipiterais à l’étage dès mon arrivée. Avec un peu de chance, découvrirais la cachette de tampons et du manteau de fourrure de madame Giguère. Me suis donc présentée au magasin général ce jour-là, bien décidée d’en rapporter tout ce dont j’avais besoin pour moribonder en paix jusqu’à la fin.

J’ai trouvé la porte de la cuisine d’été ouverte. Derrière la moustiquaire, vu un homme occupé à arranger du poisson sur la table. Probablement cet Éric. Pas de chance. En me retournant, j’ai aperçu au loin monsieur Giguère sur son tracteur. Impossible de rebrousser chemin. Seule issue : l’étable. La maison couvrirait ma course. Pédalé jusqu’au bâtiment. Vide, celui-là. Pas une seule vache pour m’accueillir. Toutes broutaient au champ. J’aurais bien fait mon marché dans l’étable mais à part les bidons de lait et la bouffe pour les vaches, n’y avait rien de bon à me mettre sous la dent. Dehors, le tracteur passait son chemin. J’ai attendu qu’il s’éloigne avant de jeter un œil par la fenêtre. Personne. Paysage désert. Nulle âme qui vive. Sauf du côté du clapier. Farci de lapins blancs. Ça ressemblait à… à un champ couvert de meringues… de guimauves… de purée de pommes de terre… de crème fouettée… de lapins. J’avais faim. Un lapin pour dîner peut-être ? Virais folle ! Déjà que ça prenait « tout mon petit change » pour allumer un rond de poêle, voulais me lancer dans le méchoui maintenant. N’ai pu me retenir. L’appel du rôti hurlait trop fort. Un dernier coup d’œil aux alentours et je courais à l’enclos où je me suis faufilée derrière la clôture. À mes pieds, des millions de lapins blancs grappillaient mes mollets, l’air content de me voir. S’ils avaient su pourquoi j’étais là, en bon lapin, ils auraient détalé. En choisir un. Mais lequel ? Celui-là ? L’autre ? Non ! Lui ? N’arrivais pas à faire mon choix. Tous identiques, pourtant. Une vache m’a fait sursauter en bêlant. Se prenait pour un mouton, celle-là ! ? Fallait que je m’active. Fait comme dans Bugs Bunny. Accroché une meringue par les oreilles puis filé vers le coteau jusqu’en haut. À force de déguerpir, commençais à avoir la forme. Me suis donc retrouvée derrière le rocher, plus vite qu’un lièvre en fuite. Hein, mon petit lièvre tout blanc ? Lui, gambadait dans le vide au bout de ses oreilles. L’ai serré contre moi. Pour… pour le calmer… le rassurer… le… le flatter, lui faire croire qu’il n’avait rien à craindre de Ruth Pitbull… lui dire que je l’avais kidnappé juste pour… pour l’aimer, c’est ça, l’aimer et le chérir… que je l’avais choisi, lui, parmi ses millions de clones. Lui mentir, quoi. Il m’a crue. Meilleure menteuse que voleuse. Pour preuve, ce qui se passait dans mon dos. Histoire de m’assurer que la paix régnait toujours en ce bas monde, j’ai jeté un coup d’œil au pied du coteau. L’anarchie ! Une nuée de lapins déferlait sur la ferme. Des lapins partout… encore et encore… qui n’en finissaient plus de sortir de l’enclos. J’avais oublié de refermer la porte. Oups ! Quel spectacle ! Une mer mousseline ondulait sur la campagne. Grandiose ! Surréaliste ! Du grand art ! N’étais peut-être pas douée comme voleuse, mais pour le théâtre, un grand maître !

Ramené le fruit de mon rapt au moulin. Ruth la voleuse avait peut-être de la classe, mais n’était pas foutue de rapporter des trucs mangeables. Après le savon à vaisselle et la canne de blé d’Inde, m’étais magasiné un lapin qui ne demandait qu’à « gambadoudidouner ». Mignon à croquer. Mais pas dans mon assiette. En fait, c’était lui qui m’avait croqué le cœur. N’ai pas eu à me casser les ongles sur une bûche pour allumer un feu, me suis arrêtée au tordage du cou. Le cuissot de lapin ne me disait plus rien. L’avais tellement flatté mon lapin en remontant le chemin de l’ours que je ne pouvais plus me passer de lui, ni de sa fourrure. Me servirait de capot de poil, son vison. Un peu au-dessous de ma taille, mais il me garderait plus au chaud que rien du tout.

Et puis, l’animal y avait mis du sien aussi. Veux dire, dans cette affaire de cœur croqué. Une fois sur la plage, près du feu mort où j’avais pensé le trucider, j’étais tombée sur de nouvelles pistes de mammouth. Pendant que j’examinais les traces, l’animal en faisait autant avec sa truffe. N’essayait même pas de s’enfuir. Mieux, il me suivait partout. Me collait aux talons comme si je l’avais tenu en laisse. Même qu’il m’a suivie jusqu’au tronc renversé près de la chute qui me servait maintenant de bécosses. M’avait adoptée, l’imbécile heureux. Adopter un pitbull… Maso, ce lapin ! Un toutou de chien ferme, une vache qui bêle, un lapin maso, se spécialisait dans les animaux détraqués le père Giguère ?

Après les bécosses, suis remontée au grenier. Pour voir venir mon visiteur de mammouth au cas où il se pointerait. Lapin m’a suivie. Évidemment. Pire ! S’est installé sur mon ventre pour se mettre à grignoter des feuilles de palmier. Sortait du chapeau d’un magicien, celui-là ? Un vrai lapin apprivoisé. Mais pendant que monsieur se remplissait la panse, moi, je jeûnais. Jeûnerais un bon bout de temps, d’ailleurs. Après la gaffe de l’enclos, inutile de songer à retourner chez les Giguère. Trop risqué. On se méfierait plus que jamais, maintenant. Rester tranquille, donc. Faire l’absente. L’inexistante. Avec mon gin, mes bonbons de granite et Lapin, dans mon palace, j’arriverais encore à tenir le présent.

Deux jours que j’ai tenu. J’aurais pu jeûner encore mais Lapin passait son temps à s’empiffrer sous mon nez. Me donnait des idées de salade aux trois laitues, de lasagne, de roast-beef, de veau à la moutarde, d’agneau aux anchois, de gâteau aux amandes, de mousse aux noix… me faisait penser à ma mère, Lapin. Un grand chef, ma mère. Cuisinait pour le plaisir, qu’elle disait. Bouffer au plus vite ! Non pas pour casser la faim, mais pour évincer ma mère de ma tête. Hygiène mentale oblige. Ferais donc une autre virée à la ferme. Cette fois, chez les voisins des Giguère. Histoire de leur donner le temps d’oublier ma gaffe et de regarnir leur garde-manger

J’ai quitté le moulin, Lapin sous le bras. Aurais pu le laisser au grenier mais… j’avais peur que… qu’il se soûle la gueule au gin… qu’il tombe dans les décombres… qu’il aille se perdre dans le bois où, après un long duel de palettes, il serve de festin à un castor. Bref, n’arrivais pas à l’abandonner tout seul là-haut. Moi qui n’avais jamais levé le petit doigt pour personne, m’inquiétais pour un lapin, maintenant. Effet nature, sans doute. Troublant pour une troublée. D’ailleurs, j’avançais en tremblant, mon mal sur le cœur. Fourré Lapin dans mon gilet. Déchiré le col pour laisser passer ses longues oreilles qui jouaient aux essuie-glaces devant mes yeux. Me serviraient d’antennes, ses oreilles. Perdue dans la nature comme j’étais, grand besoin j’en avais. S’était lové dans le creux de mon ventre creux, Lapin. Prenait toute la place. Me sentais pleine. N’avais plus faim. Plus faim de rien. Me serais crue dans la Lune, mon paradis perdu. Tant qu’à exister, tant qu’à être, j’aurais voulu tout à coup n’être que cet instant. Sans passé, ni futur. N’être que ce présent, plein, infini. N’a duré qu’une seconde, mon infini. Trainais mes runnings dans la poussière du Chemin de l’Ours quand une terreur venue de nulle part m’a stoppée net. Devant moi, un mur noir, tombé comme une guillotine. Derrière, mes horreurs passées me collaient aux fesses en rugissant. Coincée dans l’étau de mon passé-futur, suffoquais. Fuir. Mais par où ? Derrière ? L’haleine de mes démons ébouriffait ma tignasse. Devant ? Franchir ce mur qui me cachait quoi encore ? Le pire du pire ? Figurait déjà à mon c.v., celui-là. L’inimaginable ? Un direct d’outre-enfer ? De l’air ! Vite, de l’air ! Levé les yeux au ciel. L’air « suroxygénait » un ciel trop bleu. L’ai soulagé de quelques bouffées tout en m’imaginant oiseau. Espérais m’envoler, disparaître au-delà. Suis restée les deux pieds cimentés à mes runnings. Un pitbull, ça ne sévit qu’au ras du sol. « Rachellll… ! » que j’ai aboyé aux oreilles de Lapin. Le pauvre en a vrillé dans mon gilet. Comme par magie, sa peur a englouti la mienne. L’étau de mon passé-futur s’est desserré et ma noirceur s’est dissoute. Au bout d’un moment, le soleil s’est remis à briller, la lumière du jour m’ouvrant le chemin. Devant comme derrière. Encore sonnée, ne savais trop quelle direction prendre. Mon ventre a décidé à ma place. S’est mis à gronder. Opté pour devant. Frapperais peut-être mon momentum.

Descendu le Chemin de l’Ours jusqu’à la lisière de la forêt. Voulais me rendre à la ferme du voisin en marchant à travers les arbres qui longeaient le haut du coteau pour éviter de me montrer au grand jour. Ce que j’ai fait. J’avançais sans perdre de vue le bleu du ciel servant de toile de fond aux troncs. M’empêchait de perdre le Nord. À un moment, j’ai dû m’enfoncer dans le bois. À cause du sol qui venait de passer de sec à vaseux. Total marécage ! Vrombissant de moustiques. Me balançais des claques sans arrêt. M’enfonçais jusqu’aux mollets. Et mes runnings qui, un pas sur deux, restaient collés au fond du marais. Quand j’ai voulu me rapprocher de la frontière, ma belle tapisserie de troncs d’arbre sur fond bleu avait disparu. Eu beau cherché partout, regardé dans toutes les directions, niet ! N’y avaient que des arbres dans cette foutue forêt. Essayé de revenir sur mes pas mais la boue avait bouffée toutes mes traces. N’ai réussi qu’à re-re-reperdre un running. Me suis rabattue sur la rivière. Si j’arrivais à l’entendre couler, elle me ramènerait à la frontière. Mais n’ai rien entendu. La rivière avait pris un autre chemin que le mien. Une seule chose était claire. Plus que perdue, j’étais, dans ma vie d’égarée.

Des heures que j’errais dans le marais à m’arracher les mollets aux ventouses de la vase, à servir de buffet aux moustiques, à me gifler « la nihil », la Ruth et la Camille, à diriger le trafic des essuie-glaces de Lapin, et toujours pas de terre ferme, ni de coteau, ni de Moulin des Chutes, ni de rivière, ni de Chemin de l’Ours à me mettre sous la semelle. Bien essayé la ligne droite, visant une branche cassée, là, puis l’arbre mort derrière, et le bouquet de feuilles jaunes qui fermait l’horizon, suivre ces repères finirait bien par me mener quelque part. Mirage ! Un mirage, la ligne droite dans la forêt. Trois arbres plus loin, un trente-deuxième running vampirisé et ne reconnaissais déjà plus ma branche cassée. J’en suivais une autre. Ou la même vue d’un autre angle… ? À rendre fou un fou, la forêt. Et puis, les antennes de Lapin me servaient à rien. Ou plutôt, à m’y accrocher. Lui tiraillais les oreilles chaque fois que je perdais l’équilibre. À tous les pas, quoi. Lapin se laissait faire en silence. Emballé comme une momie dans mon gilet, la tête hors du col, il regardait venir la chute avec le calme d’un sphinx. Fini par m’étaler de tout mon long. Mais pendant que mes bras roulaient des moulinettes et que je basculais au ralenti dans la boue, Lapin a réussi à s’évader de sa cage de coton. Léger, gambadait sur le marais comme une grenouille sur des nénuphars. Me suis extirpée de la boue aussi vite que j’ai pu. Pour le suivre. Il avait l’air de savoir où il allait. Enfin quelqu’un qui savait où il allait. Tandis qu’il multipliait ses bonds batraciens, moi, derrière, gesticulais en m’écartelant jusqu’au nombril. Lapin avait pris trop d’avance. Risquais de le perdre de vue. L’ai appelé comme on appelle son chien. En chien fidèle à son maître, il a répondu à mon appel. S’est arrêté devant un arbre à double tronc. Ses oreilles dressées formaient un V devant l’arbre aux troncs en V. Lapin m’attendait, « peace and love » ! Drôle de lapin, ce chien. Drôle de chien, ce lapin.

Pour en finir avec mes runnings, les ai accrochés autour de mon cou. Ne les perdrais plus. J’avançais dans la vase pieds nus, lapant à tue-tête à cause de la succion. La merde frisait entre mes orteils. Mettre un pied devant l’autre me prenait une éternité. Et Lapin qui m’attendait l’âme tranquille au pied de son arbre tranquille. Encore deux grands écarts et j’y serais. Je tendais les bras vers lui quand un orignal m’a passé sou le nez en vol plané pour aller atterrir sur Lapin. Failli me « décorporer » de peur. Voulu fuir, mais j’avais les deux pieds coulés dans le ciment. J’ai alors jeté un œil sur la bête. Un homme, l’orignal. Un grand corps d’homme qui se débattait au fond du marais. Essayait de se sortir de sa merde. N’y arrivait pas. On aurait dit qu’il essayait de se noyer dans la merde. Finalement, un géant de boue au panache auréolé d’une nuée de moustiques s’est tout à coup érigé devant moi. L’air d’un homme préhistorique, l’orignal. Serrait contre lui Lapin viré au brun, tout en me fixant de son regard primitif. Planifiait déjà d’en faire autant avec moi, de me serrer contre lui. Sûr ! Figée dans mon marais, j’étais faite. L’homme mammouth m’avait trouvée.

Momentum ! C’est ça ! L’avais mon momentum. Savais que ça viendrait vite. Cette fois, ne pas le rater. Foncer sur la carabine de l’homme préhistorique qui flottait un peu plus loin sur le marais. Le prendre de vitesse. Arriver sur l’engin avant lui. Embourbée dans la mélasse, couru au ralenti. Un siècle plus tard, j’arrachais le canon à la boue. Le mettre en position. Vite, avant que l’autre ne fonde sur moi. « J’arrive, Rachel, j’arrive ! Prépare-toi, ça va péter ! » Mais le poids du mousquet m’a freinée. M’a tout pris pour le soulever. Quant à réussir à placer correctement le canon sur ma tempe, inutile d’y penser. Trop lourd et trop long. Le bec de la carabine faisait un angle de quarante-cinq degrés avec mon crâne. Visait le ciel plus que ma cervelle. Sous le menton, d’abord ! Mieux ! Mais j’avais le bras trop court. Mes doigts frôlaient à peine la gâchette. Impossible de l’atteindre. Lancer un SOS à l’homme préhistorique, peut-être ? Pour qu’il m’aide à me tirer ? L’ai trouvé toujours planté au pied de l’arbre en V, flattant plus que frénétiquement la tête de Lapin. J’étais tombée sur un maniaque aux lapins. Ne lui demanderais rien. Côté maniaque, j’avais déjà donné.

Déposé la carabine pour détacher mes runnings. M’en servirais pour rallonger la portée de mon bras. Pendant que je m’arrachais les ongles sur le nœud des lacets, la crosse en a profité pour s’enfoncer dans le marais. Très creux. Dû employer toute ma force de pitbull pour réussir à déraciner mon mousquet. De son côté, mon maniaque me visait toujours sans broncher. Peur, qu’il avait. Peur de moi. Évidemment, je tenais la carabine. Vu que je n’aurais plus besoin de mes runnings, j’en ai gardé un et balancé l’autre dans le marais. Ensuite, replacé le canon sous mon menton.

Ça y est ! Ne penser à rien. Faire vite. C’est ça, faire vite. Très vite. De l’air ! Un grand bol d’air. Surtout, ne penser à rien. Relâcher mes neurones et mes branchies. « Hein, Rachel ? J’arrive Rachel, j’arrive ! » Me laisser porter par le momentum. Ne pas le rater. De l’air ! Encore un peu d’air. Ne pas le rater, cette fois, pas le rater. « Hein Rachel ? »… Mon running sur la gâchette… pousser !

« Rachellll ! »

 


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