Mon père vu de la lune, chapitres 1 et 2

Image de couverture de Mon père vu de la lune

Image de couverture de Mon père vu de la lune

LIRE LE RÉSUMÉ

#mariecliche #monpèrevudelalune #roman #littérature #trilogie #livre #livrenumérique #lecture #chapitres #enligne


Envie de rejoindre Ruth sur la lune ?
Elle vous y attend, tous les mardis à 12 h 00 pour lire de nouveaux chapitres.
Temps de lecture : environ 40 minutes


1

Ruth, c’était mon nom de pute. Idéal pour une pute. Surtout pour une pute pas très douée. D’abord, le rut ne m’intéressait pas. Ensuite, je tombais toujours dans la Lune. Chaque fois, c’était la même chose. Sitôt que le client m’avait visée, je disparaissais. Mentalement, je veux dire. J’allais rejoindre la face cachée de la Lune. Pendant qu’ici-bas on me prenait, là-haut, dans ma solitude lunaire, je m’abandonnais à l’inexistence. Quand je retombais sur Terre, le client avait disparu. Souvent avec ma paye. Pour m’être surpassée en nullité, sans doute. Du moins, c’est ce que j’en déduisais. En fait, je ne me souvenais de rien. Ou presque, quelques vagues manœuvres… grognements… Je ne savais jamais si j’avais satisfait le « monsieur » du monsieur. Quand un client s’achète une pute qui se nomme Ruth, il est en droit de s’attendre à mieux. Avec moi, il se butait à une poupée de chiffon. Souvent je l’entendais de là-haut se remballer en pestant, convaincu d’avoir été victime d’une imposture. Qu’il reparte avec la caisse, je le comprenais. Non, j’étais juste une pute idiote, incapable de faire honneur à ma profession et encore moins à mon nom. Si je l’avais emprunté encore ce nom, on aurait pu comprendre. Mais il figurait sur mon baptistère : Marie-Ruth-Camille Lambert : Marie, pour faire plaisir au curé ; Ruth, pour faire plaisir à ma marraine ; Camille, pour faire bien. Sauf que je n’étais à la hauteur d’aucun de mes prénoms. Je n’étais ni une sainte, ni une filleule empressée, pas plus que la digne fille de ses bons parents. J’étais… j’étais… allez savoir ! Donc, puisque je ne pouvais prétendre à rien, pas même à moi-même, et que j’avais fait du latin, nihil, je m’appelais.

Jusqu’à ce que je débute mon cours classique, je ne m’appelais pas. Je veux dire, dans ma tête. Je ne m’auto-appelais pas. Quand on me demandait mon nom, sur le coup, j’avais une sorte de blanc, comme une mini-implosion au centre de mon cerveau suivie d’un petit vacuum. Puis ça me revenait. « On, m’appelle Camille », que je disais. M’être écoutée, j’aurais répondu : « Je m’appelle rien. » Ce qui aurait eu pour effet d’attirer l’attention, la dernière chose que je cherchais. Pire ! D’avoir « l’air » de vouloir attirer l’attention. N’être rien, voilà ce que je voulais. N’être rien, pas même un courant d’air. N’exister pour personne. Coller au vide interplanétaire qui me trouait la tête. Donc, je ne m’auto-appelais pas. Sinon, rien. Avec un « r » minuscule, évidemment. Mais même ce mot m’agaçait. Je l’entendais prononcer partout, par tout un chacun à propos de tout et de rien. Y compris par moi quand je n’avais pas d’autre choix. Rien, avait fini par désigner tout. Un mot dévié de son sens par un monde qui avait horreur du vide dont je faisais partie. Aussi, quand j’ai découvert son équivalent en latin, une langue morte, j’ai tout de suite sauté sur ce mot pour le faire mien. Nihil… Avec un nom en latin, j’aurais la paix. Pourrais traverser la vie sans m’entendre interpeler par tous les quidams de la Terre. Sauf par le Pape ou les curés. Mais pour un temps seulement. Déjà que les prêtres disaient la messe en français au son des guitares électriques, sous peu, je serais tranquille. Du moins, côté curés. Ne me restait plus qu’à me tenir loin du Pape. Ce qui serait facile. Et décoller pour la Lune durant mes cours de latin. Ce qui serait encore plus facile vu que j’arrivais à filer là-haut en tout temps, toute circonstance. « … nikil », qu’il prononçait mon prof de latin, avec un « k ». Je trouvais ça beau, nihil. Je trouvais que ça sonnait bien. Surtout avec le l final qui n’en finissait plus d’aller mourir dans mon néant intérieur. Nihilll… infiniment rien.

M’arrivait parfois de m’apercevoir. Je veux dire… de voir de quoi j’avais l’air. La plupart du temps dans l’œil lustré de mon interlocuteur. N’entendais alors rien de ce qu’il disait. Les yeux braqués sur mon reflet, me voyais. Et c’était laid. Très laid. Même quand mes cheveux gras brillaient de propreté. Vilain ! Vilain de villanus qui veut dire vil. L’œil de l’autre reflétait la dernière des dernières créatures sur Terre, la mocheté des mochetés, la salope des salopes. Et je me demandais comment il ou elle arrivait à me parler. Moi, ne me serais jamais adressé la parole. À croire que tous étaient aveugles. Ou, comme moi, indifférents. Mais, de leur indifférence, j’en doutais. Y avait qu’à les voir tous ces humains passer leur temps à se mourir d’amour ou de haine pour leur prochain, à se pâmer pour un toutou en peluche, à engueuler leur tondeuses à gazon, idolâtrer l’argent, Elvis Presley, le Pape, s’enflammer pour des causes allant du sauvetage des Biafrais jusqu’à celui du moucheron de la patate rousse de la Papouasie subtropicale. Moi, en « bonne nihil », je ne ressentais rien. Ou presque. Que quelque contentement et autre vague sentiment en périphérie de mon aura. Je sentais d’une façon disons… aérienne, éthérée. Comparée aux descendants de Cro-Magnon qui m’entouraient, aussi bien dire que je ne ressentais rien. J’en avais conclu que j’étais inhumaine. Inhumaine, parce que non humaine. J’avais dû atterrir sur cette planète par erreur. Sûrement par erreur. Dieu… non, pas Dieu… pas Dieu puisqu’Il appartient au monde des humains. Disons que… que je me considérais comme une erreur de la création, une bavure de l’existence. Qui d’autre que moi pouvait affirmer qu’aimer, ou être aimé, le laissait froid ? Est-ce que j’aimais ma mère, moi ? Mon père ? Mon frère et ma sœur ? Est-ce que j’aimais notre chatte ? Le chien du voisin ? Ma chambre ? Mes jeans neufs ? Mes amis ? N’en n’avais pas. Est-ce que j’aurais aimé avoir des amis ? Non. Est-ce que je vibrais à la générosité de mon père qui s’occupait toujours de la collecte annuelle pour les pauvres du quartier et des finances de la fabrique ? Au message d’amour de Jésus, Gandhi, Martin Luther King et autres John Lennon de ce monde ? Alors que tous se réclamaient de l’amour, moi, j’ignorais totalement de quoi ils parlaient. N’y comprenais rien à l’amour, pas plus qu’à l’humanité, à la vie, ou à l’existence.

Heureusement, l’existence avait créé la Lune. Mon royaume. M’y tenais pratiquement en permanence. Sauf qu’il fallait bien que je revienne sur Terre de temps en temps puisque mon corps y habitait. Quand j’atterrissais, toute mon énergie passait à me donner un air normal… manger, me laver, me vêtir, aller à l’école… fonctionner minimalement pour me fondre dans la masse, quoi. Histoire qu’on me foute la paix pour que je puisse reprendre le large aussi souvent que possible. Non pas que j’aimais la vie là-haut. C’était le seul endroit de l’univers où je pouvais m’approcher de ce que je recherchais par-dessus tout : l’inexistence. Voulais juste « ne pas être », ne… pas… être ! Ce qui, à mon avis, diffère totalement de la mort. Je ne voulais ni vivre, ni mourir. Je voulais simplement n’être dans aucune expérience existentielle, fusse celle d’un grain de poussière cosmique. La mort, la soupçonnais de réserver aux humains une existence encore plus intense que la vie. L’Asie bouddhiste au grand complet aspire à la mort. Quant à nos curés, ils nous promettent ciel, purgatoire et enfer. Et c’est sans parler du moment de la mort qui, à lui seul, engendre des émotions aussi fortes sinon plus qu’à la naissance. Finalement, on n’en finit plus de vivre. Ce que, justement, je fuyais à m’en désincarner. Ma cousine Rachel l’avait dit d’ailleurs : « Vivre ou mourir, c’est pareil » Sur le coup, n’avais rien compris à ce qu’elle avait voulu dire. Trop jeune, à l’époque. Mais cette déclaration m’avait donné l’impression qu’elle contenait une part de vérité. Une vérité qui, malgré la nébulosité de sa parabole, venait tout aussi nébuleusement conforter mon aspiration à l’inexistence. Ses mots s’étaient frayé un chemin jusqu’au tréfonds de « ma nihil ». Ça nous avait rapprochées, Rachel et moi. On était si différentes.

Si mourir n’était pas mon but, par contre, je ne voyais pas comment je pouvais atteindre l’inexistence, ou même seulement m’en approcher, autrement qu’en passant par la mort. Et pour mourir, encore fallait-il s’y mettre. Mais voilà, j’étais une larve. Cataleptique. Comateuse. Impuissante. L’impuissance tétanisait ma vie tout entière. Du plus loin que je me souvienne, tout ce qui m’arrivait, relevait toujours d’une source extérieure. Tout venait des autres. En bien, comme en mal.

Parfois j’étais à l’origine d’un événement. C’était alors soit par inadvertance, soit par inertie. L’affaire de ma chambre, par exemple. Si un jour j’ai réussi à obtenir ma propre chambre à coucher, je peux en remercier mon coma. Ma sœur Louise et moi partagions la même chambre. En bonne traîneuse, j’abandonnais toujours mes oripeaux par terre au centre de la pièce, ou mieux, sur le lit de ma sœur. Louise, plus ordonnée qu’une religieuse, arrachait alors à son couvre-lit tendu comme un Saran sur un bol de restants, mes vieilles chaussettes ou mes petites culottes en hurlant après sa calamité de sœur. Moi, tout à fait inapte à devenir une jeune fille rangée, à ramasser ne serait-ce qu’une seule de mes chaussettes sales, je maintenais mon travers dans un mutisme total tout en me disant qu’elle avait bien raison ma sœur de vouloir me foutre à la porte. Tant et si bien que Louise s’était mise à revendiquer une chambre pour elle seule. Comme mon père lui passait tous ses caprices à son aînée, et que l’aînée en question le lui rendait bien, ce qui, d’ailleurs, me dépassait totalement, cet amour admiratif d’une fille pour son père, m’agaçait en fait, me titillait la périphérie plus que tout sur Terre, le moindre signe d’amour paternel ou filial me râpant l’aura jusqu’au sang, le moindre sourire entre eux, la moindre gentille taquinerie me faisant basculer dans l’obscure énigme de l’amour, n’en fallait pas plus alors pour m’enfuir vitesse grand V sur la Lune, là où n’y avait rien à comprendre. Bref, pour faire plaisir à sa fille, mais surtout parce que ça faisait son affaire, mais ça, c’est une autre histoire, mon père avait construit une seconde chambre à coucher au sous-sol. La mienne. Tout ça pour dire qu’impuissante j’étais en tout. Alors me mettre en frais de mourir, et, une fois de l’autre bord, mobiliser toute mon énergie de larve trépassée pour chercher la grande sortie, celle qui me mènerait à l’inexistence, c’était au-delà des moyens de « la nihil ».

Tandis que je désespérais de mourir, voilà que par un bel après-midi d’été mon corps m’a prise par surprise en quittant la maison pour toujours. Comme ça, tout simplement. N’en revenais pas. J’ai dû me tromper de porte, que je me suis dis une fois dehors. J’avais suivi mon corps comme un maître suit son petit chien au bout de sa laisse. C’était le 10 juillet 1968, le jour où l’homme a mis le pied sur la Lune. L’homme avec un petit h, oui ! Les hommes qui débarquaient dans mon royaume, maintenant ! Manquait plus que ça. Et fiers de leur coup. Fiers de conquérir une planète morte. De marcher sur le corps de la grande dame du ciel. Pendant qu’ils alunissaient, moi, cramponnée au siège de la toilette depuis une bonne demi-heure, maux périodiques obligent, j’entendais le chum de ma sœur au salon se prendre pour Neil Amstrong. L’idée de tomber tout à coup sur la tête de mon beau-frère au détour d’une dune lunaire, m’a « rachevé la nihil ». Commençait à y avoir trop de monde là-haut. Mon ventre s’est déchiré. S’est vidé net de son sang. Un gros bouchon noir flottant… failli tourner de l’œil. C’est là que j’ai vu mon corps se lever et traverser la maison le plus naturellement du monde, comme s’il allait tout simplement chercher un verre de lait au frigo. Mon corps n’annonçait tellement rien de particulier que personne n’a daigné lever l’œil sur lui. Mon père qui s’apprêtait à changer de voiture, avait gardé son nez bien planté dans son dépliant Ford. Ma mère, le téléphone vissé à son oreille, avait continué de raconter dans le détail sa visite chez le médecin à ma tante Gisèle. Mon petit frère Michel lui, qui avait construit une cabane de blocs Lego au milieu du salon, avait poursuivi ses tentatives d’y fourrer la chatte dégriffée miaulant à tue-tête sur fond sonore de télé, pendant que mon futur beau-frère alunissait sur le sofa aux côtés de ma sœur plongée dans son livre de chimie. Rendue dans le hall, ma main a ouvert la porte normalement pour la refermer tout aussi normalement derrière moi sur son coussin de caoutchouc. Pfffuit ! que ç’a fait. De l’air. J’avais refermé la porte sur rien.

2

Quitter la maison m’avait donné des ailes. Enfin… une façon de parler vu mon état tétanique. Toujours est-il que, le temps de rejoindre mon corps au coin de la rue, j’étais prête à prendre les commandes. Les commandes de quoi ? N’en savais trop rien. L’important étant que, tout à coup, une pulsion m’animait : partir. Partir pour où ? Autre grand mystère. N’en avais aucune idée. Tout ce que je savais, c’était que j’avais quitté la maison pour l’éternité. J’ai donc pris un bus qui m’a menée au centre-ville. Où j’ai suivi des gens pressés qui, eux, semblaient savoir où ils allaient. J’ai abouti dans l’ouest de la ville, un quartier misérable affligé de nombreux immeubles désaffectés qui désolaient l’ambiance. Un quartier à peu près désert où il faisait bon errer. Ce que j’ai fait jusqu’à la nuit. Jusqu’à ce que la Lune apparaisse dans le ciel, suspendue au-dessus d’un édifice abandonné aux mauvais coups des pauvres et aux injures du temps. Tel un phare, la Lune m’indiquait mon nouveau domicile.

De fait, au deuxième étage j’ai trouvé la planque parfaite. Un ancien local de judo. Ou de karaté, ou de yoga, ou de massage. Je penchais plus pour un ancien champ de bataille que pour un lieu de détente épidermique. À cause de l’odeur. Ça sentait le petit jus de bras vieilli en fût. Le plancher de bois en gondolait. On y avait sué, dans ce local. Ça se humait. J’ai dit la planque parfaite parce que l’essentiel s’y trouvait : un vieux matelas de gymnastique humide et mité marinant dans son coin, une fenêtre soudée à son cadre, une salle de bains comprenant un tuyau de douche décapité d’où gouttait de l’eau rouillée, un lavabo craqué et une toilette bouchée dure. Pour compléter le mobilier, une araignée roulée en boule au milieu de sa toile occupait le coin derrière la porte.

Au début, je ne faisais pas la pute, je volais. Quand je vous disais que j’avais des ailes. Je volais juste ce dont j’avais besoin : de la bouffe. Rien d’autre. Rien d’autre puisque je passais mes journées étendue sur le matelas à regarder le vide. À enfin juste être là, chez-moi, sur la Lune, à dessiner dans la poussière de Lune. Rien ni personne pour m’enlever à ma nuit cosmique, pas même la tête du beau-frère. Déjà que sur Terre, m’en serais bien passée du beau Pierre. Toujours à la maison. Because Louise qui ne vivait que pour lui, ne parlait que de lui, ne respirait que lui, le voulait en tout temps, en plus de son cher père. Quand ma sœur parlait de son Pierre, elle disparaissait, fondait, se répandait comme une coulée de lave. D’accord, il était beau. Futur mathématicien. Bon gars, aussi. Éminemment aimable, quoi. Comme ma sœur en dépit de son agaçante ferveur d’amoureuse. Après le père, le chum ! Normal, il paraît. Prenait trop de place, le beau-frère. Quand il était là, n’y en avait que pour lui. Il occupait le terrain mur à mur, y compris celui de père, mère, frère et surtout, de ma sœur. Dans sa tête comme dans sa chair. Elle l’avait fait, Louise. Sûr ! En fouillant son tiroir pour lui piquer une paire de bas nylon que j’éraillais pratiquement sur le champ, donc toujours à cours, donc piger dans la réserve de ma sœur, bref j’étais tombée sur un calendrier. Cinq jours par mois marqués d’un gros X. Ses jours fériés. Son chum la squattait corps et âme. Elle se pâmait sur le brun profond de son veston de velours du parfait étudiant aussi amoureusement que pour sa mignonne tache de naissance qui ornait sa rotule gauche. « Une rotule à croquer » qu’elle racontait, tout sucre. Elle en tremblait. D’après Louise, c’était « l’amour ». Devenait lumineuse, ma sœur, quand elle parlait d’amour. Lumineuse comme une illuminée. J’étais supposée comprendre un jour. Moi, je trouvais ça… cucul. Me disait rien d’aimer. Ni père, ni mère, ni frère, ni chum, ni bête, ni fleur, ni fourmi, ni roche, ni atome, ni tout. Préférais de loin mon inexistence de nihil.

Je disais donc que tout mon temps passait à occuper le vide sur mon matelas, telle l’araignée au milieu de sa toile. Sauf quand l’envie me prenait. Ça m’obligeait à quitter mon nirvana. Souvent je pissais dans le lavabo. Mais pour le gros œuvre, fallait que j’aille ailleurs, que je sorte. Alors, j’en profitais pour faire des provisions. Comme je débarquais à l’épicerie avant d’atterrir sur Terre, une fois sur deux je me retrouvais avec le commis à mes trousses. Si bien que ma vocation de voleuse n’a duré que quelques semaines. À la fin, n’en pouvais plus. Un boulot trop exigeant, voler. En plus d’avoir à détaler au quart de tour, j’en étais venue à devoir sacrifier du temps de Lune pour élaborer des stratégies. Qui d’ailleurs, échouaient presque toujours. Ma virée Chez Aldo, par exemple.

Ce jour-là, je ne sais pas ce qui m’a prise, mais il me fallait un saucisson. Le même que celui que mon père rapportait de la charcuterie en face de son bureau de comptable. Plus tôt dans la semaine, j’avais repéré cette vitrine qui croulait sous une avalanche de boudins. Et puis, ça m’est revenu. Tout à coup, m’en fallait un. Fallait que je m’enfourne un saucisson. J’y suis donc retournée. Ma stratégie : passer une commande impossible du genre, une livre de jambon fumé au bouleau noir de Sibérie, évidemment lancée sur le ton assuré d’une cliente vraiment désireuse d’acheter. Puis, déçue de la réponse négative du boucher, quitter calmement les lieux avec mon butin déjà planqué sous ma veste. Ça devait marcher. À peine avais-je mis un pied dans l’épicerie que je repérais au fond du magasin une grappe de longs bâtons vineux et vérolés pendouillant au-dessus d’une pyramide de barriques d’olives. Parfait ! Mais d’abord, jeter un coup d’œil à Aldo. Derrière son comptoir, il jouait du couteau sur un jambonneau. Devant lui, quelques clients attendaient d’être servis. Me suis donc frayé un chemin à travers les frigos à fromages et autres étalages de produits fins jusqu’à la fameuse grappe de boudins. Après avoir palpé quelques spécimens, j’ai choisi le plus long que j’ai camouflé aussitôt sous ma veste tout en m’alignant tout bonnement vers la porte. Victime d’un excès de Lune, j’avais complètement oublié ma stratégie du jambon de Sibérie et filé directement vers la sortie. Ayant flairé ma manœuvre de filou, Aldo a jeté un œil torve au bas de ma veste où, mine de rien, le bout de mon saucisson dépassait. Armé de son sabre, il s’est lancé à ma poursuite en hurlant ses « italianeries ». Agrippée à ma prise, je me suis mise à galoper dans la ville comme une autruche effarouchée. Dix minutes plus tard, à bout de souffle, je m’écroulais sur un parking derrière un bar de danseuses nues, tapie entre une Jeep et une Mercedes. L’avais échappé belle. Empalée par le sabre d’Aldo… m’aurait saisi la larve. Le temps de me ressaisir, de respirer de nouveau normalement, et ma décision était prise. Fini de faire la voleuse. Pas pour moi, ce métier-là. Le mollet d’une none contemplative, moi, pas celui d’une sprinteuse. Encore moins celui d’un haut stratège. Suis restée là, affalée contre le pneu de la bagnole à méditer ma décision tout en encaissant les clins d’œil violacés du néon au corps de déesse qui ornait la porte arrière du bar jusqu’à ce que j’allume enfin. Pute ! Pute, ça m’irait mieux. Me semblait… Et… oui… c’est ça… oui… je pourrais opérer de la Lune. C’est ça… opérer de la Lune. De fait, mon premier client, je ne m’en souviens pas.

Pour fêter mon changement de carrière, j’ai trinqué en m’arrachant les dents sur mon saucisson sec. De toute façon, mon cul, c’était tout ce que j’avais. Mon cul et mes quatorze ans. « T’es assise sur une petite mine d’or, ma belle » m’avait dit un jour un policier rencontré dans le parc que je traversais tous les jours en rentrant de l’école. J’avais pris l’habitude de m’arrêter un moment dans le grand carré de sable qui séparait les balançoires de la petite fontaine. Après avoir arrosé le sable, j’utilisais un bâton de Popsicle pour dessiner des formes… disons lunaires. Un petit sourire malin au coin des lèvres, le policier était venu délibérément se planter au beau milieu de mon esquisse pour me balancer sa petite vérité de la vie. Du haut de mes huit ans, n’avais rien compris à sa mine d’or. Les yeux rivés sur ses gros pieds d’homme trônant sur mon dessin tout ravagé, j’avais décidé que dorénavant, ne dessinerais plus que dans la poussière de Lune. Mais là, appuyée contre la Mercedes, je venais de saisir sa petite révélation. Et de l’adopter. Parce que, pour trouver la force de m’envoyer de l’autre côté de la vie, et atteindre l’inexistence, j’avais du chemin à faire compte tenu de mon état larvaire. Surtout, des biceps à me fabriquer. Passer de larve à femme forte. Des biceps de battante qu’il me fallait. Mes atouts aurifères m’aideraient plus efficacement que mon pathétique talent de voleuse. Sûr ! Pute, de putidus, putain, prostituée, garce. Garce ! voilà ce qu’il me fallait. Développer une énergie de garce. Pute, j’y arriverai.

Suis vite arrivée au bout de mes maigres provisions. Y compris de mon saucisson. J’ai donc dû démarrer ma carrière de pute. Me suis mise au boulot. En solo. Pas de maquereau. Ces maquereaux qui auraient bien voulu me protéger : Le Grec… Cure-dent… Boris… et autres Tornado. Résultat, je devais marauder large à cause des territoires. Les putes faisaient la chienne de garde pour leur homme. Pour éviter la surchauffe, vadrouillais la ville d’est en ouest. Ne faisais que les parkings. Pas question d’amener le client au Tourist Room pour qu’il s’éternise. Encore moins à mon monastère. Déjà que l’araignée lovée au milieu de sa toile prenait trop de place à mon goût. Puis je voulais ça vite fait, bien fait. Enfin, bien fait… en tout cas, pas de comptes à rendre à personne. Pas question de régresser. Continuer d’exister pour rien, ni personne.

J’ai mangé des volées, ça, c’est sûr. Me faire tabasser, c’était nouveau pour moi. Physiquement, je veux dire. J’ai encaissé mes premiers coups en raison de ma lenteur à redescendre sur Terre. On m’avait averti pourtant d’aller jouer ailleurs. Plusieurs fois déjà. Au début, on se contentait de rôder autour de l’auto de mon client qui essayait d’obtenir satisfaction d’un chiffon. Ensuite, on y allait plus directement. « Une pute balafrée, ça refroidit son client, la petite » qu’un bum m’avait balancé en se curant les ongles avec sa lame chromée. Mais les menaces, moi, ça ne me faisait pas un pli sur mon inertie. Jusqu’à ce qu’un ours me tombe dessus. Le Big Bang. Bing dans le ventre, bang sur la gueule. Finalement, un coup de sifflet inespéré avait rappelé la bête à son maître. « Simple avertissement » que l’ours avait grogné. Musclé, celui-là. Ça promettait. J’ai alors réalisé qu’une raclée, c’était moins pire que je pensais. Ça fait mal sur le coup, mais ensuite, c’est fini. Comme je changeais de territoire pour chaque quart de travail, j’arrivais à échapper aux maquereaux assez facilement. Sauf à la poigne de Pat-de-Soie. Une vraie sangsue, celui-là. Le fer à cheval étampé sur mon front, c’est lui. Sa bague, je veux dire. Malgré tout, je préférais cent fois plus me prendre une bonne taloche de temps en temps que d’avoir un homme sur le dos tout le temps. Après, me restait plus qu’à ramasser « ma nihil », bienheureuse de la ramener seule à mon dojo tranquille.

Pour une pute, travaillais peu. Aux trois soirs en moyenne, seulement. Suffisait à payer la bouffe et autre équipement qu’exigeaient mon nouveau métier et la vie sans électricité. Des bricoles… chandelles, allumettes, savonnettes, chaufferette (on gelait dans mon palace), un manteau pour l’hiver qui s’annonçait, jupettes, bottes de vinyle, bas nylon (saloperie de bas nylon ! une vraie limace sur la peau, chaud l’été, glacial l’hiver, dû être inventé par un voyeur)… puis de la bière. M’étais mise à la bière. Parfois, prenais de la coke. Mais je préférais l’alcool… filtre de velours qui me caressait le dedans en prenant son temps pour me mener à mon néant. La bière était plus compatible avec ma nature lunaire que la coke qui m’affolait les neurones. M’en filais une dose seulement quand, de Lune, j’avais une overdose.

Finalement, je m’en tirais plutôt bien comme pute. J’avais réussi à refaire ma vie, une presque vie sabbatique tout en reprenant du poil de la bête. Après tout, j’avais dit non aux maquereaux. Bon, d’accord, plus par inertie que par bravoure, mais quand même, y avait de la garce là-dedans, non ? Maintenais mon but, non ? Maintenais le cap sur la grande sortie, non ? M’en réjouissais presque. En périphérie, du moins. D’ailleurs, j’aurais bien voulu continuer sur ma lancée. Mais Baby Doll, une des filles à Polo, est venue tout gâcher. Une Française. Une vieille pute de vingt-neuf ans qui draguait avec une chaîne à breloques autour du cou. Une suce en or massif lui étranglait la pomme d’Ève. « J’suce comme un bébé qui a pas tété depuis trois jours, bordel ! » qu’elle lançait au client, toute tétine à l’avenant. Ça ne marchait pas tout le temps. Surtout quand je traînais dans les parages. Avec ma petite gueule de quatorze ans qui en avait l’air de douze, une suce, même en or massif, ne pouvait rien contre moi. Pute, Baby Doll, mais pas folle. Elle voyait bien qu’elle faisait mémé, avec ses vingt-neuf ans. Quand Polo me laissait travailler dans le secteur, « gratos » en plus, la pauvre menaçait de le quitter tout en montant les autres filles de son harem contre lui. Toutes les filles gueulaient. Lui, riait. C’était son truc pour les garder excitées. « Une fille échauffée, y a pas mieux pour lever le client » qu’il disait. Moi, m’en foutais. Du moment qu’on me laissait boulonner. Mais Baby Doll, elle, enrageait sous les feux de son lampadaire. Bien plus par peur de perdre son territoire dans la tête de son Polo, que son territoire dans la rue. Et puis un jour, Baby Doll a eu trente ans. Un 13 décembre, à moins vingt-deux degrés. Elle s’est offert un cadeau, la Française. M’a vendue. Pour se réchauffer le cœur, sans doute. Comme on avait le même dealer, c’était facile de me faire embarquer. Elle risquait gros, Baby Doll, mais faut croire que son Polo, elle l’avait dans la peau.

Avec mes pois chiches de biceps, n’avais pas les moyens de me zigouiller, de franchir la porte mortuaire. Me suis donc laissée cueillir par la police comme par un client. Et parce que j’étais mineure, et que j’avais refusé net de voir mes parents, ma geôlière, tout sourire, m’a alors annoncé qu’on allait me conduire directement dans un centre d’accueil. Culbute dans mon coma. Encore plus profond qu’avant. Malgré l’allant que j’avais pris dans la rue. Moi qui pensais tout naïvement qu’on allait me jeter en prison d’où je pourrais m’évader pour aller dessiner à perpétuité dans la poussière de Lune, plutôt, on me conduisait à la chambre des tortures On allait « m’accueillir ». On allait s’occuper de moi à n’en plus finir.

La clientèle du centre, des « victimes de la société » comme disait Claudette, ma cheffe de module, se répartissait en cinq groupes de huit filles. Chaque groupe occupait un module de vie autonome : Le Rubis, L’Émeraude, Le Saphir, L’Opale et La Turquoise. J’ai débarqué au Rubis en pleine opération « sapin de Noël ». Deux filles lavaient la vaisselle tandis que six autres s’agitaient autour de l’arbre en faisant la gueule. Claudette, une acharnée de la joie de vivre, m’a présentée en long et en large à mes nouvelles colocs : Jacinthe, Manon, Angélica, Diane, Judith qui m’a reçue en levant tout à coup mon gilet pour vérifier si j’avais un tatou sur un sein. Folle des tatous et des seins, Judith. Voulait déjà copiner, celle-là. Bref, avec moi, ça faisait neuf filles au module. Une de trop. En attendant, on me caserait dans la chambre de Josée, la surveillante de nuit. En attendant quoi ?… un départ ?… une fugue ? On ne m’a rien dit. Soudain, une longue flammèche est venue illuminer la tignasse noire d’Angélica. Une des victimes avait mis le feu au sapin avec sa cigarette. Au lieu de l’éteindre, les filles, en manque d’action, s’étaient mises à applaudir. Sauf Claudette qui s’était jetée sur le plat à vaisselle pour balancer son contenu sur les flammes. En moins de deux, nouilles, laitue et autres condiments à saveur d’eau sale décoraient l’arbre de Noël. Confinées à nos chambres, les victimes. Jusqu’au lendemain. Fiou ! J’avais échappé de justesse à l’accueil des filles. Quant à Claudette, elle avait fait sa Claudette. Installée à son pupitre de surveillante, elle a tapé sur sa machine à écrire toute la soirée durant. Voulait sauver le monde, Claudette. « Le monde devait savoir… comprendre », qu’elle disait. Claudette écrivait un livre.

Moi, le monde ne m’avait jamais concerné. Vice versa. Pas plus que la famille, d’ailleurs ! La preuve, après mon départ de la maison, mes parents n’avaient rien signalé à la police. Ils me faisaient confiance, qu’ils avaient déclaré à l’agent, suite à mon arrestation. En fait, ma fugue leur avait foutu la trouille. Peur, qu’ils avaient. Peur que je parle. Que je révèle que, depuis ma petite enfance, mon père s’intéressait plus à mes fesses qu’à celles de ma mère. Ne l’avais jamais dit. N’en n’avais même jamais parlé. Et n’avais aucune intention de le faire, non plus. Mais ça, ils l’ignoraient.

Pourquoi le dire ? Quelle utilité ? Quand mon père « faisait pour mon bien », comme il disait, décollais si vite vers la grande dame du ciel, qu’en fait, ne sentais rien. Me faisait rien, donc. Alors pourquoi en parler ? La première fois, je me souviens, j’avais environ trois ans, pas plus puisque ma tête appuyée contre la porte de la chambre touchait à peine la poignée. Il avait approché son attirail de monsieur près de mon visage et, j’ai eu si peur que j’ai rebondi net sur la Lune. Évincée de moi. Il m’avait évincée de mon corps. Vidé mon corps. Un bon truc, finalement. Que j’ai vite repris à mon compte. La fois suivante, me suis envolée toute seule. Et toutes les fois à venir. Suis vite devenue une pro. Un rien m’éjectait. Mon père n’avait qu’à me frôler du regard, même très subtilement pour que je m’évade de mon corps. En fait, décollais à volonté. Pour tout comme pour rien. Sauf que plus tard avec les clients, ça s’est avéré moins intéressant. Pour eux, je veux dire. Une poupée de chiffon en guise de pute… Trop tard. N’y pouvais plus rien depuis longtemps. Comme je n’avais aucune ambition de me bâtir une clientèle, n’allais pas essayer de m’habituer à rester sur Terre. Non, monsieur et madame Lambert n’avaient rien à craindre. Si nihil avait quitté la maison, ça n’avait rien à voir avec eux. C’était seulement pour aller rejoindre l’au-delà de l’au-delà.

Quinze ans et condamnée jusqu’à l’âge de raison, comme de raison. Ne ferais que trois mois, deux semaines, cinq jours, quatre heures douze minutes à leur garnison :lavéenourrielogéevêtuecouchéetôtlevéetôtécoutéedivertieinstruiteentouréesupportéeencouragée… un calvaire ! Pour « une nihil » en mal de désert, j’étais gâtée. Envahie vingt-cinq heures sur vingt-quatre. Pouvais même pas dormir juste pour moi. Le lendemain, Béatrice, la psy du centre, voulait que je lui raconte mes rêves. Comme si je rêvais… Me demande encore comment j’ai fait pour tenir si longtemps. En fait, je sais. Faisais la carpe. Muette, que j’étais. Le soir de la fameuse flambée du sapin de Noël, j’ai tout de suite compris que pour sauver ma peau, valait mieux ne rien céder. Pas un mot. Sinon, Le Rubis au grand complet aurait débarqué sur la Lune. Clair que les victimes, tout comme Claudette, Béatrice, Josée et compagnie, cherchaient toutes à me draguer de leur côté avec leur copinage pourri de bonnes intentions. Elles ne comprendraient jamais rien, rien à rien à « ma nihil ». Ne valait même pas la peine de leur expliquer. Tout ce que je voulais moi, c’était la paix, une paix cosmique. J’ai tenu mon bout. Jusqu’au bout. Sans jamais cracher un seul mot. Silence absolu pour toutes. Résultat, toutes me haïssaient. Les filles, en me gueulant après, Claudette et son clan, en faisant semblant d’accueillir mon silence. Savais bien qu’on n’en finirait plus de m’accueillir, j’avais eu raison de me méfier. Qu’on me déteste, m’en foutais. Surtout, rester au-dessus de la mêlée. Éviter leur petit jeu de souque-à-la-corde. Les jeux d’équipe, moi… Née seule, me ferais du biceps toute seule.

Pour qu’on me foute la paix au maximum, fonctionnais au minimum. Comme avant, à la maison. Un minimum qui, au Rubis, venait s’échouer sur ma luette. Béatrice a tout essayé. Même supporter mon silence durant toutes mes séances de thérapie. Mes plus beaux moments. Quand, en bonne psy, elle a réalisé que je prenais ça comme une récompense, j’ai eu droit à un « arrêt de traitement ». Et m’a retournée à mon module en me déclarant : « Tu sais Camille, dans la vie, on ne peut pas toujours s’en tirer seule. Vient un moment où on a besoin de quelqu’un. »

Besoin de quelqu’un, moi ? Mais pourquoi ? « J’veux t’aider » qu’elle disait, Béatrice, « …te donner des outils pour mieux t’intégrer à la société. » Non mais, de quoi je me mêle ? Et puis, pute, j’étais parfaitement intégrée, non ? Parfaitement autonome, non ? M’étais débarrassée des maquereaux, n’allais quand même pas m’encombrer d’une psy. Une femme forte, que je voulais devenir, moi, non pas « m’enlimacer » davantage en allant me diluer dans son bureau. Et l’autre là, la Claudette. Elle en rajoutait. Me répétait toujours : « J’te vois, tu sais, j’te vois. » Ça sonnait comme une menace. « C’est pour des filles comme toi, Camille, que j’écris mon livre » qu’elle m’avait révélé un soir à la table en me tendant la poivrière. « J’sais qui tu es, toi, j’te vois. » Ne voyait rien, la Claudette. Ne voyait rien et ne comprenait rien. Sinon, elle m’aurait foutu la paix. J’y serais restée, moi, au Rubis si on m’avait laissé tranquille. L’enfer, leur cocon militaire. Jamais, jamais je n’y retournerais. Trouverais la grande sortie avant.

Trois mois plus tard, j’étais toujours de trop au module. Josée qui dormait sur le divan lit du salon se levait tous les matins en chialant contre l’administration. Ce qui tombait sur les nerfs des filles. En particulier sur les nerfs de Dynamite Judith. La mèche allumée en permanence, celle-là. Un jour, elle a explosé sur mon dos. De ma faute si, tous les matins, elle devait encaisser les « josémiades »de Josée. Comme d’habitude, n’ai rien répondu. Ce qui tapait franchement sur les nerfs des filles. Le silence, ça énerve. Le monde ne supporte pas le silence. À la longue, j’étais devenue le souffre-douleur de mes colocs. Qu’elles croyaient. Moi, ne souffrais les douleurs de personne. Même pas les miennes.

Les couteaux volaient bas, ce matin-là. Josée avait perdu le contrôle des victimes qui m’aspergeaient joyeusement de leur fiel. Me faisait rien. Ce qui tapait encore plus sur les nerfs des filles. Au bout d’une demi-heure, la relève de la garde est enfin arrivée. Claudette a débarqué en pleine guerre nucléaire. Des mots pour tuer. Elle qui voulait sauver le monde, c’était le temps de sortir ses gros canons. « Silennnnnnnce ! » qu’elle a hurlé. Puis elle a menacé de soumettre tout le monde au silence absolu durant trois jours. Pour un gros canon, c’en était un. Plus un son. On entendait battre les cœurs. Judith qui me tenait le bras avec la poigne d’une femme enragée, prête à me faire la peau, s’est écartée pour me laisser passer. Les autres ont suivi pendant que Josée quittait Le Rubis en claquant la porte. Je m’en tirais à peu de frais. Grâce à Claudette.

L’air en orbite, suis retournée à la table pour finir d’avaler ma toast au beurre de peanuts. Évidemment, Claudette s’est précipitée sur la chaise voisine en plantant ses pupilles dans le cérumen de mon oreille droite : « J’te vois » qu’elle a répété pour la millième fois. « J’te vois. J’sais qui tu es, d’où tu viens. » Et… j’ai cédé. Ben oui, j’ai cédé. Béatrice avait raison. Vient un moment où on a besoin de quelqu’un. Comme là, alors que Claudette venait de me tirer des griffes des victimes.

Si j’ai mis si longtemps à m’enfuir de leur caserne, c’est parce que je n’arrivais pas à trouver le chaînon manquant à mon bonheur d’ermite urbain. Béatrice m’avait donné la solution. Eh oui ! Dehors, j’avais besoin de quelqu’un. Un compromis s’imposait. Parce que, surveiller le maquereau, mémoriser le calendrier des territoires, arpenter la ville, prendre une raclée, guérir, maquiller mes bleus, ça me gaspillait un temps fou de Lune. Presque autant que lorsque je volais. Sans parler de celui que je perdais à magasiner jupettes et bas nylon. Mais aux exigences du métier, impossible d’y échapper ! Au reste, par contre, solution, y avait : un maquereau. Non pas le maquereau classique à la Boris ou au Grec, mais une morue de maquereau.

J’ai fui le centre en caleçon. Le matin, j’avais cédé à Claudette. À neuf heures huit le soir même, je passais aux actes. Après la douche, j’ai ouvert la bouche. Josée aussi. « Oh ! » qu’elle a fait, surprise d’entendre ma voix pour la première fois. Je lui avais dit que j’avais besoin d’un coupe-ongles. Un gros, pour les orteils. Lui ai demandé les clés pour aller à la réserve située au centre du corridor, à la jonction des cinq modules. Encore sous le choc, et attifée comme j’étais, elle ne s’est jamais doutée que j’étais en train de lui faire mes adieux. Mieux ! La nerveuse, c’était elle. Comme si tout à coup, les rôles s’étaient inversés : moi, la « chef du module », et elle, qui se risquait à une fugue. Elle tremblait presque en me tendant son trousseau de geôlière. Le trousseau au complet, s’il vous plaît. J’ai pris la porte du Rubis, la porte du centre, puis le large à bord d’une nuit d’avril glaciale.

Deux heures plus tard, je retrouvais mon monastère intact. Mieux, même. Dame araignée, qui avait succombé à l’hiver, s’était momifiée au milieu de sa toile. Prenait moins de place. Me suis expédiée illico presto sur la Lune où j’ai soupiré d’aise pendant des jours. Un petit jeûne monastique, rien de mieux pour assouvir un appétit de none. Mais, corps oblige, il a bien fallu revenir sur Terre. Dur de me remettre la Ruth en branle. D’autant plus que, avant de reprendre le boulot, une petite partie de pêche à la morue m’attendait. Une corvée qui, juste à y penser me ré-enlarvait net. N’y connaissais rien à la pêche. La nature et moi, on ne frayait jamais ensemble. Forêts, lacs et bêtes, m’en méfiais. Soupçonnais tout ce beau monde de savoir mieux vivre que les humains. Du coup, de tenir encore plus à la vie. Des plans pour qu’ils me contaminent de leur instinct de vie maladif. M’en tenais donc à distance. Je savais tout juste distinguer un chien d’une mouche. Alors un orignal d’un castor… Toujours est-il que, si je voulais reprendre du service comme je l’entendais, ce jour-là, de mon gréement à pêche, je devais user. D’habitude, n’avais qu’à me pointer sur un parking pour harponner le poisson. Là, pour une morue, un appât plus sophistiqué s’imposait. Parce que ma morue, c’était un bêta. Y avait des limites au compromis.

Tonnerre, qu’on l’appelait. Gros, poilu, visqueux, pas de dents d’en avant, vissé sur sa moto hiver comme été. Il faisait peur. D’ailleurs, c’était son boulot de faire peur. Titre : Accompagnateur-de-collecteur-pour-le-compte-de-dealer. Avec sa tête de bête en guise de carte d’affaire, il était prospère le Tonnerre. On s’arrachait ses services. D’accompagnateur, seulement. Jamais on ne lui confiait d’argent. Il le buvait systématiquement. Vu les montants… irritant pour les trafiquants. Il en avait perdu ses dents d’en avant. Pas malin, le Tonnerre. Son allure faisait peur, mais sa bêtise, encore plus. On ne savait jamais ce qu’il pensait. Si jamais il pensait. De temps en temps il explosait. Apparemment sans raison. Tout à coup, il se mettait à massacrer une cabine téléphonique, à piocher sur un chien errant ou à concasser un bout de trottoir. On le disait capable du pire. Tout le monde le craignait, s’écartait sur son passage. Hormis accompagnateur, sa vie se résumait à boire et faire péter sa moto. D’où son nom de Tonnerre. Et de Tonneau quand il était soûl.

C’est Cure-Dent qui m’a présentée à lui. Avant mon séjour en dedans. En guise d’avertissement, évidemment. J’allais ramener « ma nihil » au monastère quand j’ai vu arriver mon filet de maquereau suivi de Tonnerre qui le débordait de partout. Son homme de confiance pour les « jobs délicates » comme il disait. Parce que lui, il avait les mains trop délicates, justement. J’avais usurpé son putain de territoire un peu trop souvent dernièrement. Ce qui m’arrivait quand les déboires d’une séance hautement « houbloneuse » me rendaient trop paresseuse pour traverser la ville à la recherche d’un parking sécuritaire. Où quand la chaleur humide me ramenait à l’état larvaire. Tapinais autour de mon patelin, alors. Comme Cure-Dent régnait en maître-tyran sur le quartier voisin de mon monastère, risquais une raclée. Ce soir-là, il m’avait surprise pour la troisième fois en un mois dans son secteur. Une nuit trop chaude et trop humide avait miné mon ardeur à la randonnée. En grand seigneur, il m’a donné le choix :

« Tu passes au poste de péage, ou tu dégages.

— Espèce de vieux cure-pipe ! » que je m’étais surprise à lui balancer.

Mon premier soubresaut de biceps. Cure-dent avait d’abord ricané, puis ramené son pif de pic-bois à deux pouces de mon nez.

« Comme ça, ma petite Ruth, tu veux aller faire un tour de moto avec mon homme à tout faire ? Allez, monte ! Tonnerre va se faire un plaisir de te faire goûter à mon tabac. »

J’ai voulu filer mais Tonnerre m’a barré la route. Dû grimper sur sa moto. M’installer dans son dos. À l’ombre de sa camisole roussie de sueur. Huileux, Tonnerre. Il a levé les bras pour empoigner les poignées. Un vent de morue m’a fait basculer de ma selle. Cure-Dent m’a rattrapée par les cheveux. Et s’est excusé pour sa rudesse. Puis on est parti pour une virée. Une virée vers l’infini. Avec Tonnerre au volant, me suis dit que c’était fini. Que j’entreprenais mon dernier tour de piste. Ne l’avais pas prévue, celle-là. J’aurais dû, pourtant. Tout ce qui m’arrivait venait des autres, non ? Curieusement, pour la mort, j’avais toujours pensé que j’aurais à m’en charger moi-même. Visiblement, j’avais erré. Trinquerais. Une mort laide. À l’huile de morue. Normal pour une fille laide. Et là, ne sais pas ce qui s’est passé, suis tombée calme. D’un calme étonnant. Surréaliste. Comme si tout l’espace de l’univers s’était engouffré en moi. Un état… proche de l’inexistence. J’avais raison. La mort me mènerait aux portes de l’inexistence.

La moto fonçait en direction du centre-ville. J’étais prête à encaisser le sale quart d’heure qui m’attendait avant de trépasser. À l’article de la mort, aucune bondieuserie d’humains n’aurait pu me rassurer autant que ce calme « nihilien ». M’imaginais les pires coups de bras de fer de Tonnerre, sereine à mort. Au bout d’un moment, mon chauffeur a ralenti son bolide. On arrivait à l’échafaud. Pas du tout ! Fier comme un étalon, Tonnerre s’est mis à parcourir les rues au ralenti en faisant frétiller le bout de sa langue grise entre ses canines vermoulues. Ça sentait mauvais. Me suis mise à trembler. Serré les fesses. Et j’ai compris. Tonnerre se prenait pour un chef motard pavanant sa blonde sur son bronco. J’ignore où, quand, comment et pourquoi, mais tout à coup j’étais devenue sa blonde. Tonnerre pavanait SA blonde, sur SA monture. À chaque feu rouge, il faisait péter sa moto pour s’assurer que tous les gars du monde le regardaient. On a tourné en rond dans le centre-ville pendant une bonne demi-heure. Ça augurait mal. J’avais peur qu’il ne me tue pas. De fait, il a fini par décrocher de son merry-go-round pour me ramener à Cure-Dent. Qui nous attendait, tout souriant.

« Alors ma petite Ruth, on dirait que t’as fait une virée du tonnerre ? »

Blanche, que j’étais. Pétrifiée sur mon siège. Voyais bien qu’on en voulait à mes tripes et non à ma vie.

« Tu peux descendre tu sais. A moins que tu tiennes trop à ton chauffeur. Te serais-tu fait un chum, par hasard ? »

Cure-Dent ne croyait pas si bien dire. Tonnerre jubilait. N’avait pas la bouche assez grande pour sourire tout ce qu’il avait à sourire. Avec sa tête de bêta, il ballottait son air jouissif entre moi et son chef en faisant vriller sa langue entre ses dents. Résultat, on ne savait plus de quel côté il se rangeait. Avec moi, ou Cure-dent ? Pas rassurant. D’autant plus que personne ne l’avait vu sourire auparavant. Encore moins rire. Il avait la joie gaie ou mortelle, le Tonnerre ? M’attendais au pire. Cure-Dent aussi. Ne souriait plus du tout, celui-là.

« En tout cas, la petite, compte-toi chanceuse d’être tombée sur Tonnerre et non sur Tonneau, parce que là, j’suis pas certain que je t’aurais revue avec tous tes morceaux. »

Ils sont repartis en m’abandonnant à la vie. Plus vivante que jamais, j’étais. Déçue, « la nihil ». Très déçue. Me semblait que je venais de passer à côté de quelque chose. De rater la petite sortie qui allait me mener à la grande. La sortie ou l’entrée, c’est selon. Chose certaine, y avait eu un momentum. Parce que ça prend un momentum pour mourir. Sûr ! Ce soir-là, Cure-Dent m’en avait offert un. L’avais raté. En séduisant mon bourreau. J’ignorais comment j’avais fait mais, de toute évidence, j’avais réussi à séduire Tonnerre en jouant de la Ruth d’une manière ou d’une autre. Elle avait dû s’activer pendant que, dressée sur ma selle, je me vautrais dans mon calme inexistentiel. Ratée, ma sortie. Vraiment, j’étais douée en rien. En nihil, quoi. Putain de Ruth !

Après mon évasion du centre donc, m’étais plongée dans une retraite fermée de cinq jours. Au sixième jour, j’ai enfin émergé. Et pris toute la journée pour atterrir solidement dans mes bas nylon avant de partir à la pêche à la morue de maquereau. M’étais pointée au Petit Minou, l’unique bar où Tonnerre avait encore le droit de mettre les pieds en raison des biceps du proprio deux fois plus gros que les siens. Vers les onze heures, mon homme s’est amené sur son engin, nimbé de son halo d’humeur grise semi-consciente habituelle. Une pétarade rituelle avant de mettre pied à terre et il enchaînait sa vieille moto comme si c’était une Harley de série. Il s’est essuyé la bouche du revers de sa manche puis, la gueule pendante, salivant toujours, il alignait la porte du bar, pressé de biberonner.

« Eh ? Sylvain ? » que j’ai lancé.

D’un bond, il s’est tourné vers moi en visant la Ruth d’un œil allumé que je ne lui connaissais pas. Plus surpris que ça, il se transformait en statue de sel. Puis il m’a expédié un regard d’idiot terrifié. Là, c’était moi l’étonnée. Comme si je pouvais faire peur à quelqu’un. C’était probablement dû au fait que j’avais appelé Tonnerre par son vrai nom. Il n’était pas habitué de se faire appeler Sylvain. Encore moins de se faire interpeller par une fille. Une fille qui, en outre, s’adressait à lui de son propre chef, sans Cure-Dent ou autre petit chef du même acabit dans son dos. Sauf que, j’ignorais si c’était son nom qui l’effrayait, ou la Ruth. Sa terreur de demeuré me faisait encore plus peur que sa bêtise. Lui et moi, on avait juste envie de filer chacun de notre côté. On faisait déjà la paire.

« J’aimerais ça faire un petit tour de moto. M’emmènes-tu ? »

Je risquais gros, mais il fallait que j’aille jusqu’au bout. Que j’aille vérifier de quoi, hormis le pire, Tonnerre était capable. J’ai plutôt trouvé de quoi il était incapable.

Tonnerre balançait sa tête de nigaud entre la porte du bar et moi. Une habitude chez lui, le balancement de tête. La bouteille ou la fille ? La bouteille ou la fille ? Il a fini par se brancher et opter pour la fille. Comme s’il regrettait déjà son boire, il s’est de nouveau essuyé la bouche avant de se jeter sur sa moto pour entreprendre de la délivrer. Une fois déchaînée, il s’est tourné vers moi en guise d’invitation. N’avais plus le choix. Aller de l’avant, je devais. Me suis donc approchée et, au moment d’enfourcher sa locomotive, j’ai aperçu nos reflets sur le réservoir-miroir tout rutilant sous les feux nocturnes de la ville. Tonnerre et moi, on était pareil. Lui en gars, moi en fille. Partageant la même vilenie. Vision choc de ma dégaine d’humaine. Y avait longtemps que je m’étais regardée dans un miroir. Ça me tapait, tout à coup. Pourquoi ? N’en savais trop rien. Mon séjour au Rubis, peut-être, qui avait fini par m’ébranler ? Peut-être que je craignais avoir découvert en Tonnerre un autre phénomène de bavure existentielle ? Et que je n’avais aucune envie d’être deux ? Sur Terre comme sur la Lune ? J’avais peut-être peur qu’il débarque dans mon royaume ? Bref, mon reflet m’avait fait de l’effet. Ça m’apprendrait à me voir.

Sitôt en selle, on est parti en fou. Encore une fois, failli rebondir dans la rue. Par simple réflexe, me suis retenue aux bourrelets de Tonnerre. C’était si mou que j’avais l’impression de m’enfoncer dans un marécage. J’ai touché le fond de son marais alors que j’avais la tête au ras de l’asphalte défilant à toute allure. Ma bascule n’avait pas ralenti Tonerre. Au contraire, il avait accéléré. Ma touche « ruthienne » avait mis sa moto en rut. Ça promettait. De retour sur mon siège, on a filé dans la nuit. Roulé pendant des heures. Nuit d’avril faisait sa fraîche. Me gelait. Congelée, que j’étais. Un iceberg à moto. Si je n’avais pas fait signe à Tonnerre de rentrer, on se serait rendu au Yukon. Docile, il m’a ramenée vite fait bien fait au Petit Minou. Et à peine débarqué, il s’est rué dans le bar. Sans rien demander en retour. Sans même jeter un coup d’œil sur la fille. Cette fois, nul besoin il avait eu de se balancer entre la fille et la bouteille. Opté pour le goulot.

Le lendemain soir, je suis retournée au Petit Minou. La moto de Tonnerre, déjà harnachée de sa camisole de force, décorait la façade. Avec mon air interplanétaire, je suis entrée au bar. Au fond de la salle, mon homme avait entrepris sa mutation sans avoir eu encore le temps de virer Tonneau. Assis devant une table garnie de biberons, il achevait son premier quand il m’a aperçue. Tel un gamin surpris en un lieu interdit, il a bondi de sa chaise. Les yeux rivés sur mes genoux emballés dans leur bas nylon, il a englouti une autre grosse bière et, pendant qu’il rotait à en décapiter ses voisins, a fait signe au barman de lui garder sa table. Suis sortie sur ses talons. Vu le caractère volcanique de Tonnerre, valait mieux se tenir derrière lui que devant. Et on est parti pour une autre virée en Antarctique.

Plus d’une heure qu’on sillonnait le centre-ville à fond de train quand la moto a décéléré. On venait d’entrer sur le territoire de Cure-Dent. Tonnerre voulait me parader devant Chez Rosaire, Hot dog & Patates .99¢ — Ouvert 24 / 24 hrs. C’était le quartier général de son patron d’occasion. Fidèle au poste derrière la vitrine du casse-croûte, Cure-Dent parlait à une de ses filles quand il nous a aperçus. Alors qu’on défilait sous son regard incrédule, mon bras s’est tout à coup érigé pour lui offrir un magnifique doigt d’honneur. Comme ça ! Sans prévenir. Un direct de la Lune. J’ai eu beau remballer mon bras plus vite que mon ombre, trop tard ! Mon geste fou venait de signer mon contrat. Un contrat d’associé avec Tonnerre. Un coup de majeur qui m’avait menée plus loin, plus vite que je ne voulais. Un simple bras d’honneur au nez d’un maquereau avait suffi à faire de Tonnerre un autre maquereau. D’égal à égal qu’ils venaient de s’affronter, ces deux-là. D’égal à égal ils s’affronteraient dorénavant. Une loi d’hommes. Du coup, j’étais devenue la chasse gardée d’un nouveau maquereau. La faute à mon bras. Mouvement involontaire qui m’avait fait perdre le contrôle de ma destinée. J’aurais dû me méfier de mes cinq jours de Lune intégrale. M’avaient un peu trop relâché la Ruth. À l’avenir donc, aux yeux de tous, je serais sa fille à Tonnerre, sa pute, sa Ruth. Me ressaisir au plus vite, je devais. Sinon, mollir, et mal finir.

Promu maquereau, Tonnerre a foncé pleins gaz le rire en délire. Reparti pour un autre tour sans fin, on était. Agrippée à mon siège, le vent cru des nuits d’avril me givrait. Ne sentais plus mes doigts. Ni mon presque corps à corps avec Tonnerre. Ni l’odeur de morue. Juste les relents de fond de tonne que la langue frénétique de Tonnerre entre ses canines m’envoyait par-dessus son épaule. Des heures à claironner sa promotion à toute la ville. Encore une fois, j’ai dû lui faire signe de s’arrêter. Congelée que j’étais. En descendant de sa Harley, failli me concasser, m’égrener sur l’asphalte. Sans doute que Tonnerre me demanderait de lui tirer une pipe, ou autre délicatessen de son choix vu son nouveau statut de maquereau. Toute fine prête, que j’étais. Moi qui avais toujours dit oui à toutes les demandes, dirais non. Quitte à recevoir des coups de Tonnerre. Là, au moins, saurais à quoi m’en tenir. Si une part de l’homme était récupérable. Mais le temps de briser la glace de mes veines, il avait disparu au Petit Minou. Comme la veille. Comme il ferait le lendemain et tous les soirs à venir.

Quelque temps après, j’ai su pourquoi Tonnerre détalait toujours quand venait le temps de faire valoir ses droits. L’avais surpris en plein jour sur un parking derrière un bar de danseuses. Assis sur un pare-chocs de Cadillac, il se bouchonnait le monsieur avec un bas de nylon. M’étais glissée derrière l’escalier de secours pour voir… pour voir ! Un bon vingt minutes, que ç’a duré : pompage, ballottage, ligotage, décapage, enrobage, bichonnage… en nage, le Tonnerre. Et plus mou que jamais. L’unique jus qu’il arrivait à tirer de son tonneau c’était de la sueur. Pourtant, il y mettait du cœur. Il s’acharnait comme dans ses massacres. Tout à coup, crac ! Il s’est mis à pleurer. À se déverser comme un enfant en peine, un pauvre enfant équipé d’un corps d’homme bête et impuissant.

Voilà de quoi était capable mon incapable. De m’offrir ses services d’escorte, « gratos ». En retour, il ne demandait ni chair ni argent, que le droit de faire péter sa moto avec moi dans son dos, ou à deux pas de l’auto pendant que je m’affairais à siphonner un « pipo ». Un peu plus, il me payait. En prime, m’était fidèle, mon maquereau. À part continuer d’œuvrer pour les dealers, il ne lui serait jamais venu à l’idée d’agrandir son harem. Ni aux filles de se racoler le maquereau à Tonnerre la terreur. On était bien trop content que je me charge de lui entre ses contrats. Ça l’occupait. Résultat, le taux de massacre des innocents avait presque disparu ces derniers temps. Mon homme avait moins de temps à s’y consacrer. Aussi, on nous foutait la paix. Je pouvais travailler où je voulais. Dans la rue comme au bordel. J’aurais pu faire la belle sur le trottoir, mais j’avais gardé ma pratique des parkings. Plus discret. Et plus accommodant pour Tonnerre qui tenait à faire rugir son engin tout au long de la séance. Ce qui dérangeait le client. Souvent je lui disais qu’il n’avait pas à hurler son bonheur comme ça tout le temps. Il ne répondait rien. Ou faisait « vroumer » sa Harley en dardant le vide de sa langue pointue, le regard perdu nulle part entre lui et moi. Il pensait… non, ne pensait rien. Il ne pensait à rien, Tonnerre. Même pas à lui. Donc encore moins aux clients qui devaient encaisser sa fanfare pendant que je leur faisais plaisir de là-haut. Heureusement que quand un client se mettait à crier des bêtises à mon bêta, ça me ramenait illico presto dans l’auto. Fallait réagir vite, alors. Très vite. Calmer le client tout en continuant d’exciter son monsieur. Sinon, il n’aurait jamais su d’où était venu le massacre. J’arrivais assez bien à les calmer. Pour retourner aussitôt là-haut. Où je demeurais, même une fois de retour à moto. Parce que Tonnerre, finalement, c’était personne. Avec lui, je demeurais en solo. Une aubaine, mon maquereau.

Avec le temps, j’avais fini par améliorer l’ordinaire de mon monastère. M’étais acheté un hamac et des lunettes solaires. Ne manquait que la mer. En fait, j’en avais assez de dormir sur une planche de bois. Mon vieux matelas était si mince que je sentais le vernis du plancher au travers. J’aurais préféré un lit, un vrai. Mais comment le rentrer au monastère sans alerter tout le quartier. Et puis, il aurait fallu l’aide de Tonnerre. Lui révéler mon adresse ? Jamais ! Pas question ! Le Petit Minou pour nos rendez-vous, un point c’est tout. Donc, j’ai opté pour un hamac que j’ai installé le plus loin possible de la toile d’araignée qui prenait encore beaucoup trop de place à mon goût. Ce qui tombait juste sous la fenêtre. D’où les Lunettes solaires pour refouler la lumière qui traversait mes paupières. Enroulée dans une couverture, me balançais au fond de ma cuve à journée longue. Ne sortais qu’avec la Lune. Sauf quand j’étais trop imbibée. La bière m’embaumait, m’ancrait à mon hamac comme l’araignée empaillée au milieu de sa toile. Me réveillais le lendemain. Ou le surlendemain. Quand je sautais un soir au Petit Minou, Tonnerre en profitait. Cognait. Se battait pour tuer. Les gars se mettaient à cinq ou six pour l’arrêter. Et quand il me retrouvait, m’emmenait sur sa moto comme si de rien n’était.

Plus d’un mois que Tonnerre et moi faisions la paire. Mai, fleurissait la ville. Mai, le mois de Marie. Le mois de Marie-Ruth-Camille puisque ce soir-là, 16 mai, j’atteignais mes seize ans. Seize ans le 16. Une année chanceuse, dixit le dicton. Tonnerre me réservait un cadeau de son cru. Ce serait ma fête.

On rôdait autour d’un parking. Celui derrière le Cinéma 15 XXX. N’y maraudais pas très souvent. Une clientèle de voyeurs, les cinéphiles. Des petits faiseurs. M’étais rendue là ce soir-là, parce que j’avais envie de sécher sur l’asphalte. Trouver aucun client, quoi. C’était ma fête, après tout. Failli marcher. M’étais réjouie de deux refus, déjà. M’apprêtais à ramener mes bas de nylon au monastère quand j’ai vu la porte du cinéma s’entrouvrir. Un voyeur est sorti en douce pour se faufiler dans la noirceur jusqu’à sa voiture. Tandis qu’il cherchait ses clés au fond de ses poches, me suis dirigée vers lui. Pour la forme. Juste pour la forme. Me renverrait vite à mon hamac, le petit faiseur. Mais c’était un habitué des putes. À peine avais-je franchi la moitié de la distance qui nous séparait, qu’il me faisait signe de monter. Sa porte a claqué. Puis la mienne. Et la moto s’est mise à péter. Alors que mon client levait le bras pour allumer la lumière du plafond, je me suis retournée vers lui pour discuter fric. C’était mon père.

Dans la pénombre du parking, ne l’avais pas reconnu. Et il avait changé d’auto. On s’est regardé dans le noir de nos yeux noirs. Curieusement, suis restée sur Terre. Moi qui disparaissais au moindre coup d’œil. Sourde, muette, aveugle que je devenais. D’un coup ! Tombais sans connaissance, debout. Ensuite… ne me rappelais de rien. Mais là, le voyais. Jusqu’au moindre atome de la plus infime particule de son âme. K.O. que j’étais. K.O. juste de voir que je le voyais. Mis du temps à rebondir. Pas lui.

« Camille ! ? »

En plus de le voir, l’entendais. C’était ma fête.

« Mais qu’est-ce que tu fais là ?… J’savais que…. Le centre nous a prévenus de ta fugue mais… j’pensais pas que… »

Le voyais, l’entendais mais je restais K.O.

« Tu… j’vois que … ça va. »

J’avais l’impression de voir mon père pour la première fois de ma vie. De le voir dans tout ce qu’il était. Lâche et sincère. Il avait l’air sincère. Comme quand il parlait à Louise. En bon père. Lui parlait toujours en bon père à ma sœur.

« Tu… tu veux avoir des nouvelles ?… des autres ?… ta mère ? »

K.O. sur mon siège, j’aurais bien voulu décoller mais n’y arrivais pas. Alors mon bras s’est encore mêlé d’agir tout seul. Il a ouvert la porte. Le ronflement de la moto s’est engouffré dans l’auto. Irrité, mon père a grimacé.

« Tu m’as manqué, tu sais. »

Sonnait sincère, mon père, archi-sincère.

« J’te jure, tu m’as manqué… Reviens… Reviens à la maison. C’est… de l’argent que tu veux ? C’est pour ça que tu es partie ? »

Tonnerre a remis ça avec son vacarme. Mon père a mis de la pression, lui aussi.

« Combien, hein ? Combien tu veux ? »

L’enfer de Tonnerre gommait les paroles de mon père que j’arrivais quand même à lire sur ses lèvres minces. Fermé les yeux. En fait de manœuvre, c’était tout ce que mon K.O. me permettait. Senti mon père s’énerver. En manque, je suppose. Une autre pétarade l’a choqué. Une dernière l’a fait exploser.

« Va donc déboucher ta moto chez l’diable, gros sale ! qu’il a hurlé à travers sa fenêtre pour aussitôt ramener sa rage sur moi. Un vrai maniaque, ce gars-là. On devrait l’enfermer. J’espère que tu t’tiens pas avec lui. »

N’en croyais pas mes oreilles. Levé les yeux sur lui. Il a pris ça pour une avance. Réagir, c’était nouveau pour moi, pour nous deux.

« Tu m’as tellement manqué… C’est ta fête aujourd’hui. Tu vois, j’t’ai pas oubliée… Si tu reviens à la maison, j’vais m’occuper de toi. J’ai compris, tu sais. J’vais m’occuper de toi mieux qu’avant. Tu seras ma petite reine. »

Mon corps s’est tassé sur le siège. Tout seul. De lui-même. Sans moi, encore une fois. Moi, ne savais pas… savais plus… savais pas… ni faire, ni penser… mon père… lui avais manqué… sa reine… mon roi…

« Si tu reviens, j’te jure que tu ne le regretteras pas. Pis tu seras plus obligée d’aller… avec des clients. »

Clients… aller avec des clients. Mon père, mon client. Mon père, mon maquereau.

« Non ! »

Ruth parvenait de ruer dans les brancards. J’avais gagné du biceps, finalement. Ma vie de pute m’avait appris à dire non aux maquereaux, dirais non à mon maquereau de père.

« Non ? Mais pourquoi ? Puisque j’te dis que t’auras pas à le regretter.

— Non ! »

Un non ferme, Telle une sentence. Du coup, la peur m’était tombée dessus. Pour la première fois de ma vie, mon père me faisait peur. J’avais peur.

J’ai voulu sortir de l’auto au moment où Tonnerre recommençait son tapage. Cette fois, mon père lui a balancé un superbe bras d’honneur au travers de sa fenêtre. De famille, on dirait. Puis il a rabattu sa main sur moi pour m’empêcher de sortir. Sa poigne sur mon bras m’a figée net. Assez longtemps pour qu’il croie à un consentement de ma part. Comme dans le temps, alors qu’il prenait mon inertie pour un oui. Sourire en coin, il s’est penché sur moi quand tout à coup, un silence de mort est tombé sur le parking. Deux secondes plus tard mon père disparaissait par la porte, éjecté de son siège. C’était Tonnerre. Qui, après avoir attrapé Maurice Lambert par une jambe, l’a traîné jusqu’au mur de briques au fond du terrain où il l’a relevé pour mieux cogner. Mon père qui a vu venir le premier coup, n’a même pas essayé de l’éviter. Encore moins de répliquer. Une musculature de mollusque, Maurice Lambert. N’était pas de taille, mon père. N’était de taille pour rien. Même avec la carrure d’un yéti, il n’aurait jamais levé le troisième doigt que pour bluffer. S’est écroulé à la première pichnotte.

Jusque-là, j’avais eu droit au meilleur de Tonnerre. En guise de cadeau de fête, il s’apprêtait à m’offrir le pire. Trois jabs plus tard sur le nez de Maurice Lambert, et je sortais enfin de mon K.O. Mettre fin au massacre. Tout de suite. Il le fallait. J’ai crié à Tonnerre d’arrêter. Il a continué. J’ai hurlé comme une damnée. Mais sa furie le rendait sourd. Continuait de frapper comme s’il affrontait un monstre du ring. Au bout d’un moment, il a enfin lâché sa proie. Mon père gisait sur l’asphalte. Tonnerre le regardait, les babines dégoûtantes de plaisir. Mais son arrêt n’était qu’une pause. Pour reprendre son souffle. Lucifer s’était emparé de Tonnerre.

Quelqu’un avait abandonné une barre de cric tordue au pied du mur de brique. Lucifer l’a attrapée. Non ! Non ! Pouvais pas voir ça. La Lune, vite ! Décoller. Décoller ! Rien à faire. N’y arrivais pas… toujours pas. Comme si voir enfin mon père aux petits oignons envers moi m’avait clouée au plancher des vaches avec toute la peur du monde pour m’y enraciner. J’avais beau me projeter là-haut, restais désespérément collée à l’asphalte. C’est là que j’ai vu la barre de cric s’élever au-dessus de la tête de Tonnerre et s’immobiliser dans la lueur blafarde du parking. Carnage ! Non ! Non ! Assez !

J’ai sauté sur Tonnerre pour tenter de le renverser. Mais, sur son dos, n’étais qu’un moustique. Un petit haussement d’épaule, et hop ! roulais par terre. Ce qui m’a permis de rater le premier coup de cric. Mais je l’avais entendu perforer… une paroi… un os… un corps. Lucifer s’est remis à frapper. Des coups sourds me « satanisaient » corps et âme. Encore et encore… Me suis relevée en me gardant bien de regarder le massacre. Y avait du sang partout. L’asphalte, les bottines de Tonnerre, sur moi… Un lambeau de chair s’accrochait à mon genou, le sang dégoulinant sur mon bas nylon. Quand j’ai aperçu la cervelle de mon père couler de son crâne grand ouvert, j’ai tourné les talons et foncé sur la moto qui tournait toujours. L’ai enfourchée au son du chant des sirènes qui venait du lointain. La police ! La police s’amenait. Mes cris avaient probablement alerté le monde qui voulait la paix. Juchée sur mon siège, j’ai crié :

« Tonnerrrre !… La poliiiice ! »

Cri inutile. Toute à sa boucherie, Lucifer n’entendait rien. Faire rouler la moto. Que je ne savais pas conduire. Un pied à terre, une main sur la poignée, j’avançais vers Tonnerre en saut de crapaud. En me voyant au volant de sa Harley, il décrocherait de son délire. Sûr !

Mais le sang l’aveuglait. N’a vu ni la moto ni sa Ruth. En désespoir de cause, j’ai fait rugir son engin. Ça le détournerait de sa proie. Il accourrait au secours de sa Harley. C’était sous-estimer Lucifer. Il achevait son œuvre avec calme et assurance. Frappait, frappait… sur de la bouillie d’homme.

Tandis que la sirène emplissait le parking, l’horreur le vidait de son oxygène en me siphonnant les poumons jusqu’à la face cachée de mon âme. Soudain, une fissure… la faille ! Qui s’enfonçait en moi jusqu’à l’origine des temps. Puis ça s’est mis à remonter. Et, debout sur la moto… j’ai explosé.

« Nonnnnn ! J’voulais pas, j’voulais pas le tuer, j’voulais qu’il m’aime. »

 


CHAPITRE SUIVANT

LIRE LE LIVRE

0 Commentaire

Laissez une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.