Mon père vu de la lune, chapitres 14, 15

Image de couverture de Mon père vu de la lune

RÉSUMÉ / CHAPITRE 1

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Temps de lecture : environ 35 minutes


14

Barboté en direction de la chute. Rafale d’eau-forte sur fond de sérénité minérale. Paroi de granite lisse, lumineuse, qui s’entêtait à contenir le monde jusqu’au Chemin de l’Ours. En tirer un bonbon pour ma collection. Plus tard. Si je survis à la rafale. L’eau me pilonnait le crâne. Un supplice chinois qui me faisait du bien. Changeait le mal de place. N’ai pu résister très longtemps. Devenais douillette. Décevant. Mauvais signe, surtout. Me méfier de moi, donc. Me suis abandonné aux remous qui m’enlaçaient doucement par la taille. Au lieu de m’emporter dans les tréfonds abyssaux de la rivière, m’ont glissée délicatement sur le sable en me gratifiant d’une vision. Sur la paroi sereine, revu ma mère. Déposant dans son petit lit blanc Michel endormi dans ses bras… Vomi ! De la bile au gin. Des vapeurs qui m’ont ramené l’ado dans le ciboulot. L’avais oublié une nanoseconde, celui-là. Rappliquerait, l’ado. Mon bon tortionnaire. Juste de savoir qu’il existait, m’écœurait. Dans ma tête, ses jets bleus me poursuivaient. Me martyrisaient. M’obsédait, l’ado. À m’en faire oublier mon momentum, deux nanosecondes durant. Non ! Ne m’aurait plus, celui-là. Ne bousillerait plus ma mort. Une fois suffit. Et là, mon mal s’est fâché. Monté à l’assaut de la douillette Ruth. Furie. Rage. J’écumais. Me délectais de mes crocs de pitbull plantés dans la bonté de mon tortionnaire, et la bienveillance de ma mère… Mais… qu’est-ce qui m’arrivait ? Colère ? Moi ? Moi, « la nihil » ? Me calmer. Oui, c’est ça, me calmer. Dangereux, la colère. Ma ferait rater ma sortie, encore. En plus d’épouvanter Rachel. Contrôle, donc. Contrôle ! Respirer par le nez et, surtout, me méfier. Me méfier plus que jamais de moi comme de l’ado qui rappliquerait bientôt. Reviendrait, le bon homme. Avec la police, probablement. Non. S’il m’avait livrée, la cavalerie caracolerait déjà sur la plage. Le genre à parlementer, mon brise-glace. Mais il se ramènerait. Aujourd’hui. Sûr !

M’habiller au plus vite. Pas question qu’il tombe sur moi à poil ! Pas question qu’il tombe sur moi, tout court. Me planquer au grenier d’où je verrais venir. Costaud, l’ado. S’il s’avisait d’escalader le moulin, le prendrais par surprise. Me laisserais choir de mon perchoir en le matraquant de coups de canne de blé d’Inde sur le crâne. Ne se relèverait pas de sitôt, l’homme préhistorique. Finirait par me servir, ma canne de blé d’Inde. Contre l’ours et/ou contre l’homme. Peu importe l’ennemi, l’important étant de sauter en visant juste. Remettre mon running, donc, trouver Lapin et filer au grenier.

Lapin avait disparu depuis un bon moment. Devait brouter à l’ombre du moulin. Il ne s’en éloignait jamais. L’ai cherché. En vain. À tout hasard, j’ai jeté un œil au grenier. Au cas où il aurait eu envie de rentrer à la maison. Deux oreilles blanches pointaient au-dessus de ?…de ? Me suis précipitée là-haut. Au milieu de mon palace, trônait un pack sac.

« Hey ! » que j’ai aboyé.

Silence… Vol d’une mouche au cœur de la forêt…

« … Hey ! » que j’ai jappé en me détournant. Failli mettre un pied dans le vide.

Rien. Toujours rien. Encore là, l’ado, le savais.

« Hey, l’homme préhistorique ? »

Fouillais la forêt à m’arracher les yeux de leur orbite. Ne voyais toujours rien. Avait dû se déguiser en feuille d’érable, le jeune.

« J’sais que t’es là. Sors de ton feuillage. »

Non ! Ne m’échapperait pas. Le laisserais pas me gâcher ma vie si près du but.

« J’sais que t’es là, j’te dis. »

— …

— Pratique des arbres dans la forêt, hein, le mammouth ?

— … »

M’énervait. Fulminais. Et ne me reconnaissais plus. Lâcher un peu de vapeur.

« C’est mon cul que tu veux ou ma peau ?… Ben t’auras rien. Pis ton pack sac, le v’là, ton pack sac. »

D’un bon coup de running, j’ai envoyé son paquet se fracasser aux pieds des décombres. S’en est suivi un bruit de cassure étouffé.

« T’as entendu, l’homme invisible ?…Ton cadeau s’est cassé en tombant… Tu viens voir ?…Tu viens voir, Éric Giguère ?

— Non ! »

Le savais. Le savais qu’il m’épiait.

« Savais que t’étais là… Sors de ta cachette, Éric Giguère.

— Non !… Jérôme ! Jérôme tout seul, mon nom. Pis j’veux pas de votre cul.

— … ?

— Ni de votre peau.

— … ?

— J’veux rien.

— … ?

— J’veux… J’veux juste vous aider.

— … ?

— Est-ce que j’peux faire quelque chose pour vous ? »

J’étais tombée sur qui, là ? Un gars aux lapins ? Une assistante sociale ? Un centre d’accueil ? Une psy de Béatrice en herbe ?

« Tu fais déjà quelque chose, si tu veux savoir.

— Ah bon ?… Qu’est-ce que je fais ? »

Une voix cassée d’ado, l’homme invisible. Trop timide pour se montrer.

« Mal ! Tu me fais mal.

— Ah bon ! Est-ce que j’peux en faire plus pour vous ?

— Lâche-moi le vous, ça me fait encore plus mal. J’suis pas une madame.

— J’le sais, vous êtes une pute. Mais j’vous aime pareil.

— Toi, t’as lu le journal !

— Oui. Mais j’dirai rien à personne. Ni à la police. Juré craché ! »

Sonnait vrai, sa promesse. C’était qui cet ado ? Un perdu ? Un pervers ? Un timide ? Bêta ? Charmeur ? Aux lapins ? Fou ? Naïf ?

« Pourquoi tu dirais rien ?

— Pourquoi ?… Parce que… Parce que… J’sais pas. »

Pas bête en tout cas. N’aurait pu trouver réponse plus valable que « Sais pas. » Honnête, l’ado. Timide, charmeur, honnête. Ça regardait mal.

« Sais-tu au moins pourquoi tu restes planqué derrière ton arbre ?

— Parce que… Pour vous parler. »

Pour vous parler… la timidité hypertrophiée, celui-là. Une préhistoire aussi chargée que la mienne on dirait, mon maniaque aux lapins. Planqué derrière son arbre, me visait. Sentais ses rayons indigo me balayer le corps de pores en pores.

« C’est pas parce qu’on passe dans le journal qu’on est une vedette. Tu veux ma photo ?

— Je l’ai déjà. »

M’énervait ! ! ! M’aurait pas, l’ado, m’aurait pas.

« Je vous ai apporté le pack sac pour.

— Pour m’envoyer chez l’diable, c’est ça ? Tu veux que je dégage ? Que je libère ton palace ? Que j’parte en voyage ? Que j’aille voir ailleurs si la police m’a retrouvée, hein ? C’est ça ? Ben tu t’fourres tout un tronc de séquoia dans l’œil, le jeune. J’ai un rendez-vous, moi. Ici ! Au moulin des chutes. Avec Rachel. Cherche pas qui c’est, tu la connais pas.

— Non… Non non… J’veux pas que vous partiez… Au contraire, j’veux que vous restiez.

— Ah, c’est ça ! Ton pack sac, c’est ta valise. Tu viens t’installer. Ben oui, j’aurais dû comprendre tout de suite. L’aubaine, quoi ! Une pute « gratos » dans mon salon pour allumer ma pipe. Ben j’ai des petites nouvelles pour toi, le jeune. Je mords ! À mort ! Foi de Marie-Ruth-Camille-Nihil-Pitbull Tu peux bien rameuter toute la planète si tu veux, je m’en fous ! Moi, c’est ici que je m’arrête. Fini la vie ! Over ! Terminado ! Basta ! T’as apporté ta carabine, aujourd’hui ?

— Euh… Non… Non, vu hier… J’ai pensé.

— Ben t’as mal pensé, l’homme planqué. L’homme invisible. Tu vois bien que tu peux rien de bon pour moi.

— J’peux vous égorger, si vous voulez. Y a un couteau dans le sac.

— Hahaha… ! »

Celle-là, ne m’y attendais pas.

« Ça vous fait rire ?…

— Hahaha !

— Tant que ça ? »

Enfin ! Sorti de sa cachette, le jeune. Me voir rire avait dû lui rassurer le planqué.

« C’est le “vous”, le “vous” égorger qui me fait mourir. »

Il avait perdu sa croûte, le Jérôme. Blond, mon brise-glace. Brillait au soleil. Un vrai lingot d’or. Comme si j’avais besoin qu’il soit beau, en plus. Un vrai coup bas de la vie. Lingot s’est approché.

« Dans le sac, y a tout ce qu’il faut pour camper : un sac de couchage, un réchaud, de la bouffe, des vêtements de rechange pis un matelas gonflable. Un matelas à une place, là… juste une place… vous inquiétez pas. »

La voix douce quand il parlait sans s’époumoner. Me torturait encore plus. Méchant sorcier.

« Ah oui, pour la bouffe, j’ai apporté de quoi tenir un jour ou deux. Mais le mieux… le mieux ce serait que vous me donniez votre liste d’épicerie. Comme ça, j’pourrais aller acheter tout ce que vous voulez au village. Vous avez juste à me dire ce que vous voulez.

— …

— … Vous voulez rien ?

— …

— … Vous avez pas faim ?

— …

— Pourquoi vous me regardez comme ça ?

— Tu veux mourir toi aussi, hein ?

— Mourir ? Moi ? Non… non, justement.

— Mais oui tu veux mourir. T’es juste trop jeune pour le savoir. Quel âge ? Deux ans ? Deux ans et demi ?

— Quatorze !

— C’est c’que j’disais. Moi, seize. T’as qu’à voir la différence… »

Son or me levait le cœur. Manger, vite, bâcler le reflux.

« Y a de la vache enragée dans tes bagages ? »

S’est avancé vers le pack sac, l’air trop content pour être net. M’y connaissais en gars sûr d’avoir bien ferré la Ruth. Du haut de mon perchoir, l’ai pointé du doigt. Stop ! S’est arrêté sec. Un gars qui obéit au doigt et à l’œil. Encore plus louche que je ne pensais. Redoubler de méfiance, donc. J’ai dégainé mon arme, brandi Lapin par les oreilles.

« Si tu bouges d’un grain de sable, j’lui tords le cou à ton lapin. »

Bluffais, évidemment.

« Non non… j’bougerai pas. Promis ! »

L’ai cru. Mais fait semblant que non. Les yeux braqués sur l’ado, Lapin à bout de bras, j’ai prétendu descendre la poutre avec l’équilibre d’une trapéziste. Mais l’ai dévalée et atterri sur les genoux. En cours de chute, j’avais laissé tomber Lapin. L’œil fou, mon bluff s’est sauvé dans les bras de l’ennemi. Désarmée, que j’étais. Me restait à mettre la main sur le couteau caché quelque part dans le sac. L’ai fouillé pour ne trouver qu’une fourchette. Brandi la fourchette. Armée jusqu’aux dents, j’étais de nouveau. Et l’ado qui me fixait en flattant Lapin. On aurait dit une reprise de la veille dans le marais. Je menais encore la partie. Sauf que, la veille, j’avais voulu lui sauter dessus pour qu’il me saute dessus. Là, je lui sauterais dessus s’il me sautait dessus. Clair, non ? Les yeux occupés à tenir l’ennemi à distance, je cherchais de quoi manger dans le sac. Manger urgeait. Suis tombée sur du mou. Des sandwichs. Au beurre de peanuts, garnie de rondelles de banane.

« Euh… j’en ai fait à la mélasse, aussi… au cas où vous préféreriez.

— Pis au ketchup ? T’as pensé en faire au ketchup ? »

Tout dévoré. Beurre de peanuts, mélasse, banane, chips, fromage, guimauves… de quoi me barricader le cœur pour le reste de mes deux jours et quart à vivre. La panse pleine, j’ai tourné le pack sac à l’envers. Histoire d’examiner ce que contenait mon coffre au trésor. Beurk ! Failli tout rendre sur mes orteils. Sentais juste le jus de bras, son trésor. M’avait apporté du linge sale, l’ado ? Second coup de pied à son tas de fripes. Un œuf piqué d’éclats de verre s’est envolé. Un pot cassé remplis d’œufs dans le vinaigre tapissait un fond de culotte Giguère. C’était ça le petit bruit de cassure étouffé. L’odeur du « swing », c’était le vinaigre. Juste du vinaigre. M’avait ramené dans le nez l’odeur de « swing » de Tonnerre. Chaque fois qu’il levait les bras pour attraper ses saints guidons, recevais au fond de mes narines un obus de suri chaud à m’en désintégrer sur ma selle. À l’époque, m’en foutais. Plus maintenant. Devenais plus « moumoune » de minute en minute. Et le nez plus « Spic and Span » que celui de ma mère. Me foutais plus de rien, maintenant. Maudite forêt !

Pensé à tout, l’ado : imperméable, chaudron empilables, couteau pliable, aspirine au cas où Lapin se sentirait mal… tout ! En prime, un soulier fourré d’un œuf au vinaigre. J’y ai planté ma fourchette. Extirpé de sa cachette pour le balancer à Lapin qui broutait un peu plus loin. L’a reçu entre les deux oreilles. Détalé comme un lièvre, le pauvre. L’ado lui, s’était ancré au milieu de la plage. Comme la veille dans le marais. Croûte en moins. Brandi le soulier au bout de ma fourchette.

« C’est… c’est pour remplacer votre running.

— Ah bon ! ?… Un soulier en cuir verni ?

— Ben… y avait pas de running dans les affaires de ma mère.

— Pis pas de pied gauche, j’suppose, juste des pieds droits ?

— Ben… ben… ben…

— Tu bégaies, maintenant ? »

S’est mis à ratatiner tout à coup, l’ado. Sensible, je suppose. Non. Pas sensible. Le voyais venir, mon maniaque en or. Essayait de jouer au tendre avec sa tranche de brise-glace. M’aurait pas.

« Va-t-en ! » que j’ai aboyé. »

Foulait, rétrécissait à vue d’œil, le jeune.

« Va-t-en ! Retourne chez ta mère ! »

Fondait sur place, mon lingot. Cru qu’il allait se mettre à pleurer. À déverser toute sa préhistoire de tristesse sur la plage. Tout à coup, j’ai eu les yeux pleins d’eau, moi aussi. Pleurais pas, mes yeux qui coulaient tout seul. La preuve ? Aucun soulèvement de cœur, je ne sentais. Juré ! Mais ça dégoulinait. À cause du vinaigre. À grande dose, ça fait le même effet que trancher des oignons. Sûr ! Moi qui avais tant voulu pleurer, pleurais sans pleurer, maintenant.

En d’autre temps, m’en serais foutu de pleurer. Mais pleurer devant l’ado, jamais ! Pouvait pas savoir lui que mes larmes c’était juste des fuites d’eau. Pleurer, c’est juste une affaire de fille, qu’il penserait. Pitbull, moi. Pas juste une fille. Un pitbull a sa fierté. Sauf que, j’avais beau être le plus fier des chiens enragés, continuais d’arroser la forêt. Lui, de me fixer avec ses bolés trop bleus. Me voyait bord en bord, le beau blond. Me radiographiait jusqu’au trognon. Jusqu’à mon cœur moignon.

« Va-t-en ! J’t’ai dit. Va falloir que j’te le répète combien de fois encore ?

— …

— Si c’est ma liste d’épicerie que tu attends, j’viens de bouffer pour le reste de mes jours. Va-t-en !

— … »

Momifié dans son or, continuait de faire la statue au milieu de la plage.

« Va-t-en ! » que j’ai hurlé en lui lançant son verni de soulier par la tête. L’a reçu en plein cœur. Touché ! S’est sauvé.

Voulais passer la nuit au chaud. Me suis donc faite lavandière. Mis une bonne heure à laver les vêtements vinaigrés à la rivière. M’a donné le temps de colmater mes fuites d’eau. Pendant que j’étendais ma fine lingerie de paysan sur les décombres du moulin, Lapin a fini par réapparaître la fourrure criblée d’aiguilles de pin. Revenait de loin. Avait dû finir par comprendre que je bluffais. Un peu inquiet, quand même, se tenait à distance. Stoïque, m’offrait à contempler son profil droit. Son œil rouge fixant mes yeux encore rouges. On a flirté. Jusqu’à ce qu’il se ramène dans mes bras.

Me prendrait des heures à débarrasser son poil des aiguilles de pin. Chargée du reste de mes bagages, je suis remontée au grenier pour défaire mes valises et installer mon matelas gonflable. Par chance, le vinaigre avait épargné le sac de couchage. Mais, même gonflée à bloc, ma nouvelle couche ne valait pas mon hamac. Au moins, le matelas me décollerait du plancher. J’avais juste envie de m’étendre. De me payer une overdose de Lune. Une éternité que j’avais « luné ». La forêt, ça occupe. Un lapin, aussi. Lui nettoyer le poil maintenant. Lui rendre sa douceur lapine sinon… ne pourrais pas le blottir contre mon sein le troisième. Qui me faisait mal, encore. Si mal depuis que mes robinets avaient cessé de couler. À défaut de me vider le cœur, pleurer sans pleurer me l’avait gelé. Plus de larmes, mon brasier s’était rallumé. Y a-t-il quelque chose à comprendre ? Trouver un peigne. Voilà ce qu’il y avait à faire. Trouver un peigne au plus vite et passer au crible la fourrure de Lapin, hurlait mon troisième sein. J’en ai trouvé un avec le dentifrice. Pensait à tout, l’ado d’or : peigne d’argent, miroir d’argent, brosse d’argent, seule la brosse à dent rutilait de tout son plastique luisant. Pas très à la mode sa mère, avec son attirail de femme en argent. Me suis mise à la tâche. Donnais mon dernier coup de peigne quand, tout à coup, je l’ai vue.

Là, au sommet de la chute, Rachel ! Oui, Rachel… sur la roche carrée au milieu de la rivière… voilée par un nuage de brume remontant au ciel. Rachel venait me chercher… enfin… Rachel… Un coup de brise dans la brume a tout dévoilé… C’était l’ado. Du haut de son trône de marbre, l’homme-soleil dominait le monde. L’or pleuvait sur la forêt.

« Jérôme Toutseul ! » que j’ai craché.

Déçue ? Non. Même pas. L’avoue. J’avoue ce que je n’osais pas m’avouer. Eh que je m’haïssais ! Haïssais le ciel et l’enfer de l’avoir jeté sur mon chemin au dernier jour de ma vie. Le pire, c’est qu’il avait tout compris, le Jérôme. Mon « pars pas ! » planqué derrière mon « va-t-en ! ». Voulais… voulais qu’il reste là à mes côtés, à deux mille milles de moi. L’avait compris. Me lâcherait plus, mon lingot. Connaissais le genre. Le genre « mine de rien ». Race de monde ! Peut s’attendre à tout de ces bibites-là. De tout bousiller, surtout. Comme si j’avais besoin de lui à ce moment précis de ma vie. Qui a besoin d’un raté dans sa vie ? Quoique… peut-être que oui, en fait. Peut-être que j’ai besoin d’un raté, après tout. Pour mon momentum, veux dire. Parce que l’ado, il me le servirait sur un plateau. Sûr, puisqu’il gâchait tout. Ça finirait bien par tourner mal, un moment donné. Pour lui, je veux dire. Finirait bien par réussir quelque chose, le jeune. Et moi, j’y passerais. À croire que la vie était bien faite, tout à coup. Le détestais quand même, le raté. Voulais mourir, mais seule. Avec Rachel comme passeur. Non pas par ce nul en or. L’haïssais !

Sur cette bonne pensée, me suis couchée. Enfin ! Me restait plus qu’à rêver à la « néantitude ». À mon grand saut signé « le raté ». Me suis emballée dans mon sac de couchage avec Lapin. Qui a refusé mon troisième sein, préférant se tenir au creux de mes reins. Résultat, j’avais le cœur dégoûté. Beurre de peanuts, mélasse, chips, banane, fromage, guimauves, tranche de brise-glace… dur à digérer tout ça. N’arrivais pas à décoller. À défaut de Lune, me suis rabattue sur la chute. Pour veiller l’ado, là-haut, tout vibrant dans sa brume.

15

« Jérôme Toutseul », qu’elle avait crié. Toutseul ! C’était comme si toute une forêt de Camille avait hurlé mon nom à la Terre entière. Mon idole m’avait compris, moi, Jérôme le tout seul. Et m’avait baptisé, là, sur le plat de la roche carrée qui pourfendait la rivière, à même l’eau vive du printemps qui exaltait le cœur des truites sauvages. Elle aurait lancé un Jérôme Toutseul de plus que je me serais envolé dans le ciel sur mon vaisseau de granite. Mais rien n’est venu. Pas plus que le « va-t-en ! » que j’attendais à sa suite. Tant mieux ! De toute façon, même si elle m’avait craché une kyrielle de « va-t-en ! » ça n’aurait rien changé. La quitter tout de suite, à peine l’avais-je retrouvée, c’était au-delà de mes forces. J’avais décidé de rester. De coller à son ombre, là-haut, dans la brume. Quitte à me pétrifier sur la roche carrée. Quitte à pourrir comme un idiot amoureux. Parce que l’idiot, j’avais fait que ça avec elle. Hier, dans le marais, avec ma « lalangue » figée et ma polisseuse à lapin, et, tantôt, en lui offrant le plus sérieusement du monde de l’égorger. De l’égorger ! ! ! C’était sorti d’une traite comme on échappe un pet. Je voulais tellement l’aider… j’étais prêt à tout. Dangereux, l’amour. Mêlant, surtout. Depuis que j’avais « ravalé mon émoi » sur le talon mouillé de ma Camille, mon cerveau vrillait. Et je bandais. Bander sur Camille, c’était de l’amour ou pas ? Quand on bande, est-ce qu’on aime ? Peut-être que j’en viendrais seulement à bander et à ne plus l’aimer ? Peut-être qu’il fallait que je baise avec elle pour qu’elle m’aime ? Comme font les autres qui baisent d’abord et qui s’aiment ensuite ? Moi qui n’arrivais même pas à m’imaginer frayant avec Camille, alors passer à l’acte et aboutir… Je devenais fou. Fou d’amour, comme disait l’expression. J’en comprenais tout le sens, maintenant. Depuis la veille, je ne vivais plus. Camille avait pris toute la place. J’étais plein d’elle. Camille, ma planète… Éric avait raison. Pas simple, l’amour. Mais y a que ça dans la vie. Je le savais maintenant. Et il fallait que Camille le sache. Absolument. À mort !

L’après-midi s’achevait. Camille faisait toujours semblant de roupiller dans son grenier. Je voyais bien qu’elle ne dormait pas. Chaque fois que Lapin se mettait entre nous, elle le ramenait dans son sac de couchage. Je ne savais plus si je trouvais Lapin chanceux, ou pas. De se retrouver dans son sac de couchage, je veux dire. Toujours est-il qu’il était temps pour moi de rentrer à la maison. Question de stratégie. Si je voulais faire durer notre histoire pour toujours, valait mieux retourner à la ferme, reprendre la routine habituelle et faire comme si de rien n’était pendant quelque temps. Me faire oublier de nouveau, quoi. Comme j’avais disparu pendant trois jours, on m’aurait à l’œil. Mais ça ne durerait qu’un moment. J’en profiterais pour réfléchir à ma, à notre nouvelle vie, à notre monde. Changer de monde, c’est plus facile que changer le monde. Mais ça demande réflexion.

Pour retourner à la ferme, je devais d’abord décrocher de Camille. J’en étais incapable. Chaque fois que je m’arrachais les yeux du sac de couchage, j’avais l’impression de basculer de la planète, de tomber en chute libre dans le néant. Il a fallu que je grave dans ma tête l’image de Camille enroulée dans son sac de couchage pour que j’arrive enfin à me mettre en branle. J’ai travaillé au moins une heure durant. Jusqu’à ce que, les yeux ouverts ou fermés, je ne fasse plus la différence. Finalement, je la tenais ma vision : Camille lovée dans son sac, soit au centre du grenier, ou au milieu du feuillage de mon mélèze, ou dans la spirale tourbillonnante au pied de la chute…. j’arrivais à la voir partout, maintenant. Camille en moi, je pouvais rentrer à la maison.

J’allais enfin quitter la roche quand tout à coup, mon Rêve s’est relevé. Tout a sauté dans ma tête. Et dans mon pantalon. C’était couchée, moi, que je la voyais dans mes visions, pas dressée. Deux postures de mon Rêve à porter, c’était trop. M’excitait trop. J’aurais explosé en chemin. Si je voulais me rendre à la maison en un seul morceau, il fallait que je prenne le temps d’intégrer Camille dressée. En espérant qu’elle ne bougerait plus jusqu’à mon départ. Je me suis donc ressoudé à ma roche. Deux secondes plus tard, voilà qu’elle me lançait : « Rapporte-moi du gin ! » J’ai failli me répandre, là, sur place. Heureusement, sa commande de gin m’a ressaisi. M’a empêché de me momifier sur mon bloc carré tellement j’étais avide de la regarder encore et encore. Et notre histoire d’amour éternel n’aurait duré que le temps d’une étincelle. J’ai donc laissé mon vaisseau de granite en dépit de mes deux visions qui se chamaillaient sous mon crâne : Camille couchée, Camille dressée, Camille couchée, Camille dressée… Vu la fragilité de mon équilibre mental, j’ai décidé de redescendre la rivière par l’autre rive. S’il avait fallu que, en passant devant le moulin, Camille se lève, je n’aurais pu le supporter. Camille couchée, Camille dressée, Camille debout… j’étais bon pour l’asile. L’autre rive était plus sûre. Ce qui ne m’a pas empêché, une fois de plus, de faire l’idiot. Rendu vis-à-vis le moulin je me suis entendu crier : « Voulez-vous une olive avec votre gin ? » Elle a ignoré ma bêtise, évidemment. De toute façon, j’ai décampé trop vite pour l’entendre me traiter de niaiseux. Une olive ! ! ! Du gin, qu’elle voulait, pas un martini, imbécile. Je méritais juste une bonne taloche pour abus de niaiseries. En fait de taloche, j’avais la boucle du soulier verni qui me travaillait la fesse dans la poche arrière de mon pantalon. Ça m’égratignait. Mais pas question de l’enlever. Je la méritais ma torture. Et puis… Camille l’avait tenu dans ses mains, mon soulier… Quand j’y pense ! Je lui avais apporté le soulier gauche au lieu du droit… Crétin !… La boucle me râpait la fesse et… j’aimais ça. Un beau maso, oui. Un idiot de maso. Ma liste d’idioties qui continuait de s’allonger, quoi. Vu l’éternité amoureuse qui m’attendait, ça promettait.

Il faisait presque nuit quand je suis arrivé à la maison. Je l’ai trouvée déserte. Aucun Giguère à l’horizon. Excepté Pilou qui faisait semblant de monter la garde sur le pas de la porte. Il n’était pas comme Camille, lui, roupillait vraiment, lui. J’ai sauté sur la galerie mais l’animal n’a même pas daigné ouvrir l’œil. Tout juste un petit coup de queue et hop ! re-plongeon dans son ailleurs canin. Même que j’ai dû le pousser avec mon pied pour réussir à ouvrir la porte. Toute une sentinelle, Pilou. Kiki, la puce de madame Poulin, avait l’air d’un malamute à côté de lui.

Rentrer dans une maison vide faisait plutôt mon affaire, finalement. Faire face à mon père et à mon frère me pesait. Dorénavant, je devrais mener une double vie. Une vie où, comme Pilou, je ferais semblant. Semblant de vivre en Giguère. Je devrais vivre « mine de rien », quoi. Histoire d’assurer l’autre vie, la vraie, ma vie rêvée au fond des bois. Je me dédoublerai ainsi le temps d’observer les choses, de voir comment j’y, non, nous, nous y arriverrons. Ensuite, j’aviserai. Pour l’instant donc, avoir l’air de l’ancien Jérôme. J’ai commencé par manger comme un défoncé en espérant qu’Éric me surprenne en flagrant délit de gloutonnerie. Curieux mais, tout à coup, j’avais l’impression qu’agir normalement me rendait plus suspect qu’autrement. L’amour encore ? En tout cas, ça me rendait nerveux. Pour un simple casse-croûte, soupe aux légumes, pâté chinois, sandwich au jambon à trois étages et bol de crème glacée, j’avais sali la cuisine comme si j’avais préparé le festin de Martine. Tout ça pour rien puisque je suis resté seul toute la soirée. Toujours pour avoir l’air comme avant, après mon casse-croûte, j’ai entrepris le ménage de mon coffre à pêche. Son contenu étalé sur la table de la cuisine, j’en étais à remonter la ligne de ma canne quand mon père est rentré à la maison, une pile d’affiches sous le bras.

Henri Giguère, comme son père autrefois, avait de tout temps convoité la mairie de Val Rouge. Apparemment, le temps était venu pour lui de se présenter aux prochaines élections municipales annoncées pour la fin de l’été. D’après Gédéon Groleau, maître de poste et maître de cabale pour Henri Giguère, la cote d’amour de mon père avait atteint son sommet depuis que la Foire Agricole Pas Bête avait décerné à ses Holstein le prix du meilleur troupeau de vaches laitières de l’est du pays. Henri Giguère se pétait les bretelles. Discrètement, évidemment, pavoiser n’étant pas son style. Mais il piaffait de se lancer dans la course à la mairie. D’autant plus qu’il détestait le maire actuel, Réjean Dion, qu’il accusait de gouverner Val Rouge en « échappé de la ville ». D’après lui, l’homme n’y connaissait rien au monde rural. Ses projets d’aqueduc nickelé, d’usine de tôle ondulée et son fameux ciné-parc n’allaient en rien résoudre les problèmes de la municipalité. Le déficit de la coopérative agricole, les coûts exagérés du transport du lait, la pollution des puits et des ruisseaux par le fumier, les crues printanières qui, certaines années, faisaient remonter l’eau jusqu’à la rue principale, la courbe trop serrée qui étranglait le centre du village, l’étroitesse des locaux du service des loisirs et de la voirie… ça, c’était nos vrais problèmes. Mon père jouissait d’avance de lui « botter le cul au petit cul de la ville » comme il disait. « Un petit prof d’histoire juste bon à raconter des histoires. Des histoires en “ion” : expansion, prospection, diversification, commission, décentralisation, intervention, exploitation… une moisson de millions que ça coûterait » répondait Henri Giguère. Lui, le seul « ion » qu’il connaissait c’était trayon. Son affiche exposait sa grosse tête sur fond de vaches broutant au champ sous l’œil fier de son propre père, le tout sous-titré du slogan : « Trayons nos vaches au lieu de prendre le gouvernement pour une vache à lait. » C’était le thème de sa cabale. Il répétait à qui mieux mieux que, du lait bleu, comme du lait rouge, tôt ou tard, ça finit par cailler. Mauvais pour les affaires, municipales ou autres. Un indépendant, mon père : « Les gouvernements passent, mais Val Rouge reste. Cultivons ce que nous possédons, c’est la seule solution. » À cela, le prof d’ions répondait par une proposition des plus adaptée à la région, selon lui : « L’élevage du mouton de perse. Un domaine d’avenir, un marché à développer et une façon innovatrice d’inscrire Val Rouge sur la carte, d’écrire une des plus belles pages de son histoire. Il fallait voir grand, plus grand que son petit village, au-delà de son clocher de campagne. » Henri Giguère, lui, plus modeste, réaliste et pragmatique, terre à terre quoi, suggérait de développer la coopérative agricole qui battait sérieusement de l’aile depuis que le maître d’ions régnait sur Val Rouge. Suffisait de savoir comment. Comment ? Henri Giguère le savait.

Donc, Henri Giguère avait fait son entrée dans la maison, Pilou sur les talons. Langue pendante, l’animal haletait comme s’il avait couru derrière son maître depuis Val Rouge alors qu’il ne s’était déplacé que depuis le pas de la porte. En fait, Pilou haletait d’impatience de recevoir sa ration de bonheur. Petit rituel auquel tous les soirs, père et chien s’adonnaient. Après sa ronde d’inspection de l’étable, Henri Giguère s’installait dans son fauteuil au salon, retirait chaussures & chaussettes et, pieds nus, fourrageait les flancs de Pilou qui se lamentait de plaisir. Avant, j’aurais tout donné pour être un chien. Mais là, tout avait changé. Assis à la table, je rebobinais mon moulinet avec du fil neuf tout en observant Henri Giguère, non plus pour rêver d’un père, mais pour le surveiller. Ma vie « mine de rien » me rendait paranoïaque. J’avais l’impression que mon père me surveillait, qu’il prenait lui aussi un air « mine de rien » pour mieux m’épier, lui qui m’avait toujours ignoré sans jamais m’adresser la parole de toute sa vie. D’ailleurs, parlant de parole, il ignorait encore que j’avais cessé de bégayer. Dire qu’à peine trois jours plutôt, dans l’espoir de lui donner enfin une raison d’être fier de moi, je me serais rué sur lui pour lui annoncer la grande nouvelle en appelant chacune de ses Holstein par leur petit nom : Pis Bourru, Barbie, Queue Volante, Bobonne, Lolotte sans oublier Veloutine, la préférée d’Éric parce que, d’après lui, elle passait son temps à lui faire des yeux doux. Le troupeau tout entier que je lui aurais déballé. Maintenant, je me foutais bien qu’il sache, ou non, au sujet de ma guérison. Tout ce qui m’importait c’était qu’il continue à croire que je m’appelais toujours Jérôme Giguère.

Pour le moment, il faisait comme d’habitude, m’ignorait en écoutant les nouvelles. Même qu’il semblait voguer ailleurs. Un petit sourire aux lèvres lui donnait un air satisfait. Comme lorsqu’il revenait de chez madame Poulin. Peut-être qu’elle avait assisté à la réunion de son comité d’élection. À lui voir le menton tout frais rasé, probablement. La barbe forte, Henri Giguère. Une barbe à deux coupes par jour. Qu’il rasait une deuxième fois seulement lorsqu’il se rendait chez sa voisine ou à une réunion politique. Évidemment puisqu’il bandait autant pour madame Poulin que, comme son père, pour la politique. Dix-sept ans maire de Val Rouge, le grand-père. Pour ce qui était de bander pour la grand-mère Poulin, je n’en savais trop rien. Quoique, on raconte que dans le temps, mon grand-père avait chanté la pomme, et peut-être plus, à sa voisine. Jérôme Toutseul ne ferait jamais comme les Giguère. Ni en politique, ni pour la terre, pas plus qu’avec la voisine. Heureusement, Gisèle Poulin n’avait jamais enfanté de fille. Une fille qui aurait certainement hérité de sa craque, et donc, qui m’aurait rendu la vie plutôt difficile côté bandage. Je veux dire, avant de rencontrer Camille. En tout cas, pour ce qui était du reste, je jouerais mon rôle de « casseux de lignée » le cœur léger. D’ailleurs, c’était bien parti mon affaire. En dépit de ma stature d’homme, je n’avais pas un seul poil au menton.

Éric, lui, avait déjà la barbe forte pour son âge. Il portait le menton haut et fort comme un trophée. Il prendrait la relève de la lignée avec autant d’ardeur que le taureau Sultan lorsqu’il montait les Holstein Giguère. Éric venait de rentrer justement, l’air charbonneux. Il m’avait tout juste jeté un coup d’œil avant d’aller s’avachir sur le sofa du salon. Martine avait dû lui tripoter l’aura. Il paraît que ça peut vous requinquer un homme comme vous le casser pour de bon. Clair que Martine l’avait passé au petit moulin pour qu’il la quitte aussi tôt en soirée. Ou qu’elle l’avait asticoté encore avec sa fameuse commune de pouilleux qui s’était installée depuis un an sur la ferme Veilleux. Martine prétendait que quand elle parlait de la commune, son pendule de cristal frissonnait sur sa gorge. Éric en virait cramoisi.

Sauf Pilou qui faisait semblant, on écoutait tous la voix de la speakerine débitant ses mauvaises nouvelles. Jusqu’à ce que l’une d’elles me fasse bondir à m’embrocher le pouce avec un hameçon numéro 5. On parlait de Camille. J’ai failli sauter sur la télé pour l’éteindre. Mais je me suis retenu en arrachant le harpon de mon doigt. J’ai geint. Non pas à cause de la boule de chair qui pendait à l’hameçon, comme l’ont cru les Giguère, mais de peur pour ma Camille. Mon père a voulu changer de canal. Éric qui voulait en savoir plus sur cette affaire de « putain parricide » comme on traitait Camille, l’en a empêché. Pour supporter d’écouter le reportage, je me suis mis à gruger mon pouce. Apparemment, cette histoire fascinait tout le pays. Et les journalistes se délectaient de l’affaire, s’en donnaient à cœur joie. Ce qui fait qu’on a tout su de l’enquête en cours.

En fait, malgré la bonne collaboration des « collègues » de la prostituée fugitive, la police piétinait. Collègues… ! Éric a pouffé de rire, suivi d’Henri Giguère. Moi, j’ai rachevé mon pouce. Des collègues qui te balancent sans hésiter, moi, je trouve ça écœurant. Ensuite, on a appris que la police poursuivrait son enquête jusqu’à ce qu’on retrouve ma « bandite », quitte à remonter la filière jusqu’à Tombouctou. On ne pouvait pas se permettre de laisser une fille aussi dangereuse pour la société, se balader en toute liberté. On l’aurait la Ruth, renvoyait le ton du sergent détective. Pour finir, on a lancé un appel à tous en tapissant l’écran de la photo de Camille. Un peu plus et je levais la main. Comme à l’école. Pour une fois que je connaissais la réponse. « Moi ! Moi ! Moi ! », que j’aurais fait. Heureusement que j’avais un deuxième pouce à me mettre sous la dent. J’ai réussi à me taire, encore une fois. Mieux ! Ma Camille plein l’écran, j’avais réussi à me taire l’air « mine de rien ». J’étais content de moi. Fier, même. Tout un test que cet épisode de reportage à la télé. Même sous les pires tortures, je savais maintenant que personne sur cette Terre n’arriverait à me faire parler de Camille.

« Son chum à la Ruth, a enfilé Éric, son Tonnerre là, il devait pas s’ennuyer le samedi soir. »

J’ai parlé.

« T’es… t’es… t’es jaloux Éric Giguère ! T’es… t’es… t’es juste un maudit jaloux ! C’est pas parce que ta Martine t’a… t’a chatouillé les chakras que ça te donne le droit de te venger sur ma Camille. »

C’était sorti d’une traite. D’étonnement, Éric et mon père en sont restés muets, me fixant de leur face d’ahuris. Mais d’une face moins ahurie que la mienne. Je n’en revenais pas. J’avais trahi ma Camille. Déjà ! À la première occasion ! Au premier coup de semonce ! Pour une fois que je parlais normalement devant les miens, j’aurais voulu que ma bouche se transforme en aspirateur géant pour rattraper tous mes mots qui flottaient encore dans le salon. Sauf que, c’est ça, justement, qui m’a sauvé. Je veux dire, le fait que je ne bégayais plus. Surpris par la fluidité de ma tirade, les Giguère n’avaient rien écouté de ce que j’avais éructé.

« Tu bégaies plus, Jérôme ? Hé, papa, t’as entendu ? Jérôme parle comme tout le monde. »

Pour sûr, qu’il avait entendu. Henri Giguère s’était mis à m’observer avec intérêt. Moi qui voulais passer inaperçu… c’était raté comme départ. Je continuais d’enrichir ma liste d’idioties. Éric, lui, faisait l’aller-retour entre son père et moi. Content qu’il était au début de me voir guéri, son humeur noiraude avait soudain repris le dessus. Pourquoi ? Parce que notre père semblait s’intéresser à moi. De fait, une lueur de soulagement mêlée d’inquiétude et de colère se chicanaient au fond de ses pupilles qui ne me quittaient plus. Fâché ! Henri Giguère. Je le sentais. En colère contre moi parce que… parce que… j’étais normal ? Je n’y comprenais plus rien.

De toute façon, les états d’âme d’Henri Giguère ne m’atteignaient plus, ni ne me concernaient. Pourvu qu’il me croie toujours un Giguère et qu’il continue de m’ignorer, je n’en demandais pas plus. À croire qu’il m’avait entendu penser puisqu’il a décroché de moi pour retourner à l’écran de télé et aux les flancs de Pilou. « Mine de rien » peut-être ? Pour l’instant, il me laissait tranquille. Enfin, j’espérais. Quant à Éric, c’était une autre histoire. Son regard sombre m’en disait long sur ce qui m’attendait. Il ne me lâcherait plus d’une semelle, celui-là. Avant de faire une autre gaffe, j’ai ramassé mon gréement et filé dans ma chambre où je pourrais enfin m’ennuyer de mon Rêve tout mon soûl, les yeux rivés sur sa photo que j’avais collée sous le pied de ma lampe de chevet.

J’ai mal dormi. Rêvé que le FBI débarquait au moulin, guidé par cet imbécile de moi. J’ai ouvert l’œil à l’aube, en manque plus que jamais de ma Camille. Je me sentais honteux, aussi. À cause de ma niaiserie de la veille, ma trahison… ! Pas à dire, j’avais été chanceux que les Giguère n’y voient que du feu. Mais ça signifiait aussi que je ne pouvais plus compter sur moi pour sauver ma « bandite ». Et qui d’autre alors pourrait la sauver ? La sauver de moi, surtout ? Personne ! Camille et moi, on était seuls au monde dans notre monde. Y avait que moi et elle. La pauvre ! Tomber sur le pire des niaiseux. Fallait que je me ressaisisse. C’est ça, que je me ressaisisse et que je fasse un Toutseul de moi. Que je me lève, m’habille, descende « petit-déjeuner » avec les Giguère, que je m’enfourne tout un pain, retourne à mes corvées… bref, que je redevienne normal comme avant. Histoire de continuer à me faire détester par Henri Giguère tout en rassurant Éric. J’avais quasiment envie de me remettre à bégayer pour faire encore plus normal. Même si bégayer était anormal. Quoique normal pour moi. Je veux dire, j’étais un anormal normal transformé en normal anormal. Mais en redevenant normalement anormal, je risquais d’éveiller les soupçons. Je m’en tiendrai donc à ma nouvelle normalité. Et parlerais encore moins pour éviter de « bêtiser ». Comme ça, Éric finirait par s’habituer à moi, relâcher sa garde, cesser de m’épier et je pourrais continuer à sauver ma Camille.

Je suis descendu à la cuisine le premier. Éric et mon père m’ont suivi de peu pour aller faire le train. Moi, comme d’habitude, j’ai préparé le déjeuner. J’aurais voulu faire des crêpes pour en rapporter à Camille, mais comme on en mangeait que le dimanche, ça aurait eu l’air suspect. Je me suis contenté de faire griller des toast dorés accompagnés de bacon. J’en ai réservé une pile pour moi tout seul, et cinq pour Pilou qui les adorait noyées dans le sirop d’érable. Il lapait son assiette quand les Giguère sont rentrés de l’étable, précédé d’un fumet de fumier. Tandis que le fumet se dissipait, Éric et mon père s’installaient à la table. Je les ai rejoints chargé d’un bol débordant de bacon croustillant et d’une grande assiette où deux tours de toasts dorées s’épaulaient pour éviter de s’écrouler. Les cretons, le jambon et le beurre de peanuts attendaient déjà sur la table. Tout en mangeant on, je veux dire, ils, parlaient quincaillerie.

« Éric, tu vas rentrer le char au garage, ce matin. Gilberthe a reçu la pièce pour la transmission.

— Mais j’peux la changer moi, la pièce. J’la connais par cœur ta transmission. Je l’ai démontée plusieurs fois déjà.

— J’le sais que t’es bon en mécanique, mon gars, mais là, y est plus question de rafistolage. J’fais poser une pièce neuve. Si c’est Gilberthe qui l’installe, et que ça brise encore, j’pourrais faire valoir la garantie.

— J’vais l’installer moi ta pièce, mais au garage. Gilberthe pourra me surveiller si elle veut. Tu vas voir, elle va me trouver bon.

— Pas sûr que Gilberthe aimerait ça que tu joues dans son garage avec ses outils, mon gars. Pis y a l’épicerie à faire en attendant.

— J’vais la faire moi, l’épicerie », que je me suis entendu proposer, tout à coup.

Parler normalement me donnait l’impression de parler d’abord, et de penser ensuite. Comme si je m’annonçais à voix haute mes futures pensées. Moi qui n’allais jamais au village, j’ai eu droit à un autre regard intéressé d’Henri Giguère. Un deuxième en moins de vingt-quatre heures. Attention, mon Toutseul.

« Pis le grain ? qu’il m’a répondu une fois la surprise passée. T’es de corvée de grains ce matin. Quand est-ce que tu vas rentrer les sacs ?

— En revenant. Ou avant de partir si j’ai le temps. Comme ça, pendant que j’irai à l’épicerie, Éric pourra surveiller le travail de Gilberthe. »

L’idée plaisait à Éric qui toutefois restait méfiant. Voilà que je recommençais à me faire apprécier par Henri Giguère. Mauvais ! Contraire à mes plans. Fais archi-attention, mon Toutseul !

« Tu feras marquer la commande comme d’habitude, a fini par marmonner mon père. Tu diras à Marcel que je vais passer payer mon compte vendredi. »

Pour une commande, c’en serait toute une. Ma Camille boufferait comme une reine.

Une heure plus tard, Éric et moi étions en route vers Val Rouge. Vingt minutes sous haute tension. J’avais l’impression de marcher sur un fil de fer tendu entre deux silos. Au début, on roulait sans se parler, mais sans s’oublier non plus, sur fond de musique country. Je l’intriguais, je le voyais bien. De mon côté, je l’épiais. Surtout, je me méfiais du crétin en moi qui menaçait de sévir à tout instant. Ça me rendait nerveux.

« Dis-moi pas que c’est juste pour être fin avec moi que tu te charges de l’épicerie ? a fini par me demander Éric.

— Oui oui, que j’ai répondu. » J’ai senti le fil de fer se raidir sous mes pieds. Le pire, c’est que j’en ai remis. En gentillesse, je veux dire.

« Tu veux que je change de poste de radio ? On doit bien faire jouer les Beatles quelque part ? Tu devrais faire jouer les Beatles dans l’étable. Si les vaches les aiment autant que toi, elles donneraient plus de lait, c’est sûr ! »

Les yeux d’Éric sur moi… j’vous dis pas !

« Euh… tu veux que j’te rapporte des petits gâteaux au caramel de l’épicerie ?

— … ?

— … Ça t’fait bien la barbe longue. C’est juste une barbe d’un jour mais on voit bien que ça t’irait bien.

— … ?

— … À moins que Martine te préfère sans barbe. Elle est belle ta Martine. Même avec ses dents de lapin.

— … !

— … Sais-tu que… que t’es aussi bon conducteur que mécano. »

J’avais perdu les pédales. Je pensais que l’amour rendait idiot seulement en présence de la personne aimée. Pour couronner ma performance de niaiseux, j’ai offert à Éric de me déposer au garage plutôt que de me conduire à l’épicerie. Je marcherais. Évidemment, il a pris ça pour une autre de mes finesses.

« T’es trop fin à mon goût, c’est louche, ça. J’t’aimais mieux quand tu bégayais. »

Une chance qu’on arrivait au garage, j’avais la langue au bord de la crise de nerf, sur le point de balancer une autre bêtise qui n’avait pas encore atteint ma conscience.

C’est la Fouine à Simon qui nous a accueillis. Dès qu’il m’a aperçu, il a abandonné ses pompes pour venir aux nouvelles en passant sa tête, précédée de son nez de corbeau, par ma fenêtre.

« Y a du nouveau chez-vous ? » qu’il m’a crié dans l’oreille en me fixant comme si j’avais le scoop de l’heure écrit dans le front.

Un finfinaud, Simon. Du nez ! C’était le moins qu’on puisse dire. Il aurait fait un chien de chasse hors pair. Cent fois meilleur que Pilou qui ne flairait rien du tout du haut de sa galerie. Avec ses crocs crochus, il se considérait sans doute comme un chien handicapé. En tout cas, la patte folle de Simon ne l’empêchait aucunement de chasser la nouvelle, lui. La vocation qui le faisait courir, comme il disait. Il m’avait confié un jour qu’il voulait devenir journaliste. Ce jour-là, je l’avais surpris dans la cour de l’école en train d’interroger Julie Poirier au sujet de ses nouveaux « bas-golf » qui, étonnamment, tenaient haut en place. En fait, Julie lui tapait dans l’œil. Mais comme moi, trop intimidé par les filles, il avait feint un intérêt particulier pour l’élasticité de ses bas. Et devant moi, avait justifié son interrogatoire en invoquant l’appel de la vocation. Vocation qui, par ailleurs, était réelle. Simon deviendrait journaliste, personne n’en doutait. Tout comme personne n’était dupe de sa manœuvre auprès de Julie. Sauf elle. Derrière ses fonds de bouteille, Julie expliquait avec le plus grand sérieux du monde la raison pour laquelle ses bas restaient plaqués à ses mollets. Un élastique caché sous l’ourlet lui enserrait la jambe juste au-dessous du genoux. « Très mauvais pour les varices », lui aurait dit sa mère qui en souffrait beaucoup. Mais Julie préférait braver les varices aux gloussements des autres. Simon en avait profité pour relancer son interrogatoire sur les varices, mais, sur ce sujet, Julie avait coupé court. Je pense que ça n’a jamais abouti avec elle. Les gars avaient peut-être averti Simon ? Je veux dire, comme ils m’avaient averti au sujet du sexe avec les filles ? Ils lui avaient peut-être dit que son pied bot lui fabriquerait une enclume tout comme moi, ma langue fourchue me façonnerait un tire-bouchon ?

À défaut de Julie, Simon se consolait avec sa vocation. Assis à côté des pompes pour ménager son pied rabougri, il passait ses journées à griffonner dans son calepin les derniers ragots du canton. Son plus grand plaisir consistait à cuisiner les clients du garage et, à partir du moindre détail du dernier des faits divers, concocter la nouvelle du siècle. Quitte à compléter l’histoire à sa façon quand on ne la lui révélait que partiellement. Difficile de cuisiner le témoin principal lorsqu’il s’agit d’une chicane de ménage. Surtout quand le témoin en question c’était Doris les gros bras qui avait mis son grand Gaston à la porte. Et puis que, de son côté, le grand Gaston en avait profité pour aller voir ailleurs. Délicat, parfois, le métier de journaliste. Ça prenait des couilles pour aller interviewer la Doris. Des couilles et surtout du mollet pour échapper à ses gros bras. À défaut des deux, Simon avait résolu son problème, dans l’immédiat, en inventant la fin des histoires. Plus tard, avec ses couilles d’homme mûr, et son mollet de monsieur muscle à force de galoper sur son unique bonne jambe, il pourrait affronter toutes les Doris aux gros bras de la Terre. En attendant, il apprenait à écrire dans son petit calepin sous l’œil critique de son père Georges-au-Coke. « … Mon fils a du talent, bien du talent. Pis ça, c’est pas juste moi qui le dis. Urbain Lagacé aussi est de mon avis. Lui, c’est un vrai journaliste, un journaliste de La Capitale. On se connaît depuis des siècles. On jouait ensemble quand on était petit. Il a quitté Val Rouge à quinze ans, mais il m’a pas oublié pour autant, Urbain. Même qu’il m’a abonné à son journal, gratis. De mon côté, j’lui envoie des papiers de Simon. Il dit que Simon a bien de l’avenir dans la profession. Mais t’auras beau avoir le plus grand talent du monde, si t’as personne pour diriger tes premiers pas, t’iras jamais loin. Ça fait que, j’y vois au talent de mon Simon. Parce que, de la nouvelle, moi, j’connais ça. J’en ai raconté toute ma vie. Et j’en lis depuis que j’sais lire. Tous les journaux qui passent par Val Rouge, j’les lis colonne par colonne, ligne par ligne, mot par mot, virgule par virgule jusqu’au point final. J’lis même la date imprimée à la verticale du mensuel du canton Parole d’Agricultrices. Rien ne m’échappe. Ensuite, j’décortique les articles puis j’les commente pour montrer à Simon combien c’est important pour un journaliste de se faire une opinion. Ça fait que, mon gars, quand il va rentrer à l’université, ça va déjà être un pro. »

Simon me fixait toujours, impatient d’apprendre LA nouvelle. Jusque-là, je n’avais jamais remarqué qu’il ressemblait à son père comme deux bouteilles de Coke. J’ai voulu comparer son nez avec celui de Georges Légaré qui se tenait la plus part du temps derrière la caisse, mais la pièce était vide. Je l’ai trouvé dans le garage, assis sur un pneu de tracteur en train de parler au derrière de sa Gilberthe penchée sur un moteur de Cadillac. Quand il n’avait personne pour écouter son placotage, il allait jaser dans le vide autour de sa femme. En comparant les deux nez Légaré, l’évidence m’a sauté aux yeux. Une évidence que j’aurais dû saisir bien avant que ma Camille me mette au monde. Bien avant qu’elle me rebaptise en Toutseul. Je n’étais pas le fils d’Henri Giguère. Impossible ! Parce que dans ce cas, je lui aurais ressemblé. Et puis Henri Giguère aurait été fier de moi comme il l’était d’Éric. Et comme Georges Légaré l’était de son Simon. J’étais le fils de ma mère. De ma mère, seulement. Tout s’expliquait, tout à coup. L’indifférence, la haine d’Henri Giguère envers moi relevait de mon unique ressemblance à ma mère. J’avais hérité de sa blondeur, du bleu de ses yeux et de sa grande taille. Mon corps de mâle ne reflétait en rien celui de mon supposé père. Ma trouvaille pétillait dans ma tête comme des bulles de champagne. La plus belle trouvaille de ma vie ! Après Camille, bien entendu. Ç’a dû paraître sur mon visage parce que Simon, calepin en main, me regardait comme si j’allais enfin lui annoncer la nouvelle. Encore une fois, j’ai dû retenir ma langue qui frétillait sous l’effet du champagne à grands coups de « mine de rien ».

J’ai quitté le garage trop vite pour la patte folle de Simon qui s’est aussitôt attaqué à mon « demi-frère » pour tenter d’en savoir plus long. Tout en m’éloignant, je le voyais virailler autour d’Éric en le picossant de questions comme une poule affamée. À part le fait que je ne bégayais plus, Éric n’aurait rien de neuf à lui apprendre vu qu’il ignorait tout au sujet de Camille et moi. De toute façon, pour Simon, la nouvelle de ma guérison l’exciterait assez pour qu’il s’en contente. Qu’un bègue se dévisse tout à coup la langue, il en ferait son scoop du mois. Que dis-je ? De l’année ! Et je n’osais pas penser à ce qu’il en ferait, à l’histoire abracadabrante qu’il inventerait. Et comme, avec rien, il arrivait à écrire des histoires à n’en plus finir, des nouvelles de longue haleine comme il les appelait, il en ferait bien un roman en trois tomes de ma langue déliée. Je voyais déjà le titre : rôme le Miraculé. Il avait un don pour trouver des titres, Simon. Il trouvait toujours des titres efficaces. Je me souviens d’un, entre autre : « Tentative de putsch sur le marché du lombric. »

La vieille Gagné, qui demeurait sur la petite rue donnant sur la voie ferrée, fournissait en vers de terre les amateurs de pêche du canton depuis toujours. Au printemps, les jumeaux avaient décidé de démarrer une petite entreprise. Compte tenu du peu de moyens à leur disposition, ils s’étaient lancés, eux aussi, dans l’élevage du ver de terre qu’ils avaient appelé : Le Tortillard. Un écriteau sur lequel était inscrit : Vers à vendre — Le Tortillard inc., planté au bord de la route, devait leur permettre de détrôner la reine du lombric. Simon avait trouvé là matière à remplir pas moins de dix-huit calepins. S’il avait su qu’outre mon nouvel état de miraculé de la langue que j’étais le fils de ma mère uniquement, que je m’appelais Jérôme Toutseul, que Camille créchait chez-moi et que j’étais amoureux de ma « bandite », son pied bot en aurait déviré net. De quoi noircir des milliers de calepins. Heureusement, Éric ignorait tout. J’étais tranquille. Du moins pour le moment. Un demi-frère, Éric. Dire qu’il n’était juste qu’une moitié de frère. Je comprenais maintenant pourquoi il ne m’aimait qu’à moitié. D’ailleurs, c’était probablement plus pour cette raison que pour celle de mon élocution tordue si on n’avait jamais su se parler vraiment, lui et moi. Si on avait été frère à cent pour cent, je lui aurais toujours tout raconté à Éric. Tout depuis le début. Depuis mes premiers jours. Surtout, je l’aurais écouté. Comme un frère.

Au lieu de m’achever, mon nouvel état d’orphelin me soulageait. Délivré du poids des Giguère, je pourrais réinventer mon nouveau monde plus facilement encore. En Toutseul, libre, aux côtés de ma Camille qui m’attendait au moulin. Elle m’attendait avec une bouteille de gin, d’accord, mais bientôt elle me réclamerait tout court. Aussi sûr que la « Maison des Alcools » se trouvait là devant moi, en briques et en verre avec son enseigne au néon écornée. J’avais demandé à Éric qu’il me laisse au garage, non pas pour lui faire une finesse mais pour faire mes emplettes d’alcool à son insu. Mes quatorze ans m’interdisant d’en acheter, j’avais prévu user du même stratagème que pour la commande d’épicerie, c’est-à-dire, en mettant la bouteille de gin sur le compte d’Henri Giguère. Sauf que, Beaudoin Boutin, qu’on appelait toujours monsieur BB, à cause de ses initiales mais surtout à cause de ses joues de poupon, a flairé tout de suite la combine. Semble-t-il que je n’étais pas le premier ado à essayer ce truc. De toute façon, la maison ne faisait pas crédit. Et j’étais cassé comme un clou. Si j’avais été riche, j’aurais tout donné. Payé cinq cents dollars la bouteille de gin, même. « Un homme a toujours son prix », disait Henri Giguère. Mais un abîme gisait au fond de mes poches. C’est en considérant la panse bien ballonnée de monsieur BB que l’idée m’est venue de lui offrir, en échange du précieux alcool, quelques douzaines de truites fraîches accompagnées de cinq ou six perdrix. J’ai abandonnée l’idée finalement parce que j’ai eu peur d’éveiller ses soupçons. Il se serait mis à faire son Simon en m’assommant de questions. La maladie de la Fouine rongeait le village tout entier. Déjà que monsieur BB me regardait de travers. Et pour cause puisque, depuis au moins vingt minutes déjà, je me faisais des racines au plancher face à l’étalage de bouteilles vert sapin. J’avais l’air d’un grand nigaud en prière devant son gin. Repartir les mains vides, c’était hors de question. Je n’y songeais même pas. Camille me voulait avec du gin, elle m’aurait avec son gin.

Pendant que je méditais devant mon gin, j’ai vaguement eu connaissance de la venue au magasin de quelques clients. Je n’aurais su dire de qui il s’agissait puisque mes yeux refusaient de quitter ma bouteille. À force de me faire des racines, bientôt il me pousserait un panache de branches de sapin sur la tête. Comme je n’avais pas d’argent pour acheter du gin et qu’il était hors de question de le voler, histoire d’éviter d’introduire le véritable banditisme dans mon couple, je veux dire, on était propre tous les deux Camille et moi, elle avait sûrement de bonnes raisons d’avoir tué son père, je pouvais comprendre ça, moi, alors, je n’allais quand même pas faire de moi un vrai bandit et du coup, salir notre monde au premier jour. Sauf que, j’espérais quoi, moi, à fixer ainsi la bouteille ? La « téléporter » directement au moulin ?

Tandis que monsieur BB servait ses clients en silence, je sentais ses petits yeux porcins brouiller du noir sur mon dos. Une fois les clients partis, il a renâclé un bon coup, comme il avait l’habitude de faire quand il s’impatientait. Autrement dit, c’était à mon tour de prendre la porte. L’arrivée d’une nouvelle cliente l’a distrait un moment. Une voix de camionneur a explosé dans le magasin. C’était Doris les gros bras qui venait refaire le plein. Elle parlait aussi fort qu’elle avait des gros bras. Qu’elle adorait montrer, d’ailleurs. Doris portait toujours, hiver comme été, des gilets sans manches qui lui moulaient les bourrelets. Elle la portait fièrement sa cascade. Elle et son grand Gaston avaient fêté toute la nuit. À l’entendre, son manche à balai de mari n’était pas beau à voir. Il avait passé de balai à moppe. « Une petite nature, mon grand Gaston, une petite nature, qu’elle racontait en rigolant. Juste une demi-douzaine de bières pis il tombe raide mort. S’il se mettait à la fine, que je lui dis depuis toujours, le lendemain, il se réveillerait frais comme un lit propre. Mais non ! Môsieur porte pas la fine. C’est juste de la boisson de femme, qu’il dit. Lui, c’est la bière, son fort, une grosse tablette. Y a pas de classe mon grand Gaston, pas de classe pantoute. »

De la boisson de femme ? Ça existait ? Fallait que je voie ça. Peut-être que… peut-être que Camille aimerait que je lui en rapporte ? Elle préférerait peut-être au gin une petite fine de femme ? Elle boit bien le petit doigt en l’air, après tout, ma « fifille » des bois ? Et peut-être qu’avec mes quatorze ans, j’aurais le droit d’en acheter vu que c’est juste de la boisson de femme ? Mes yeux se sont enfin décidés à décrocher de la bouteille pour suivre la Doris jusqu’à son étalage de carafes de porcelaine en jupe longue, ornées d’une orange en plastique autour du goulot. Belle comme un flacon de parfum, la bouteille. Élégante, féminine, qui vous donne soif tout de suite. Malgré tout, j’hésitais. Camille m’avait commandé du gin. Lui rapporter une autre boisson pouvait lui déplaire, la décevoir et, finalement, l’éloigner de moi. Déjà qu’elle était plutôt braquée, ma sauvageonne. Un trop grand risque à courir, peut-être. Valait mieux, du moins pour le moment, essayer de combler tous ses désirs. Pour la décevoir, je pouvais compter sur mes bêtises d’amoureux. Je vivais déjà en danger perpétuel de la perdre. Inutile d’en rajouter. Surtout qu’elle était difficile à suivre ma Camille. Une boisson d’homme, le gin. Curieux, pour une « fifille » de la ville ? À moins que… que… aux femmes, Camille ? Peut-être que… qu’elle préférait les femmes aux hommes ?… Mais non, une belle idiotie que je racontais-là, encore. Une putain, Camille, une putain, qu’ils ont dit. Elle ne pouvait pas être aux femmes, donc. Fiou !… Et puis je suis revenu à ma première idée. Camille m’avait demandé du gin, je lui rapporterais du gin. Et si elle voulait de la boisson d’homme, c’était sans doute parce qu’elle s’était débattue toute sa vie dans un monde d’homme. Simple à comprendre, pourtant. J’étais si lent, parfois.

Pendant que Doris réglait son achat, je m’étais remis à fabriquer des branches à mon panache devant ma bouteille. Au bout de quelques minutes, monsieur BB a renâclé deux grands coups. C’était le signal.

« Décampe ! qu’il m’a crié. J’ai autre chose à faire que passer mon temps à te surveiller. »

Je me suis surpris à ne pas broncher. Long soupir exaspéré de monsieur BB. Deux secondes plus tard, il se plantait dans mon dos en hurlant son ordre sur ma nuque : « Décampe, j’t’ai dit ! » Seuls mes cheveux ont pris peur sous son haleine. Derrière, la pression montait. Cette fois, monsieur BB a vociféré son désir dans mon oreille… de mule ! Mes yeux n’ont même pas cillé sous le coup de tonnerre. Pour quelqu’un qui voulait acheter de l’alcool discrètement, je m’y prenais à merveille. Tout à coup, j’ai reçu un bon coup de bedaine dans le dos. Monsieur BB qui cherchait à m’intimider avec sa panse de montgolfière. Quelque peu déporté sur le côté, je me suis aussitôt ramassé pour me ré-enraciner de plus belle. Second coup de bedaine. Encore plus fort celui-là. Mais comme je l’attendais, un nigaud de plomb qu’il a frappé, monsieur BB. Harnaché à mon plancher, comme la veille à mon vaisseau de granite, plus il me bousculait, plus je m’entêtais. C’était plus fort que moi, juste plus fort que moi. Cochonnet bouillonnait. À bout de patience, il m’a attrapé à bras le corps pour me projeter dans l’allée. Sous ses airs de poupon, de la poigne, le bonhomme ! Qu’à cela ne tienne ! Ramassé en quatrième vitesse, j’ai fait le tour de l’étalage pour revenir me planter devant ma sacro-sainte bouteille, le gros marchand pouffant à mes trousses. Renoncer ? Jamais ! Moi qui avais toujours eu peur de tout, je m’épatais. Après quelques grognements rageurs, cochonnet a fini par renoncer. Il voyait bien que je ne partirais jamais sans mon gin. D’une main potelée, il a attrapé la bouteille verte en renâclant un petit coup. Pour la forme. Et pour s’assurer que je viderais la place, il s’est rué dehors sur le perron du magasin.

« C’est la première et la dernière fois que j’fais ça, mon gars, qu’il m’a dit en me tendant la bouteille. C’est bien parce que t’es le fils de ton père que j’te la donne. Dis-toi ça ! Pis que j’te revoie plus mettre les pieds ici, sinon, j’appelle la police. »

Le fils de mon père… l’insulte ! Il m’a donné envie de lancer ma bouteille de gin sur son enseigne déjà craquée. Mais je me suis retenu. Pour Camille. Quand on a plus de père, fini les enfantillages. On prend ses responsabilités en agissant en homme. Raison de plus quand on est en amour.

Finalement, les choses avaient plutôt bien tourné à la « Maison des Alcools ». Et mes emplettes à l’épicerie, comme du beurre dans la poêle. J’ai pu acheter tout ce que je voulais. Henri Giguère avait un bon crédit. Comme il vérifiait toujours les factures et que je lui en rapportais une assez poivrée, je la justifierais par un appétit d’ogre dû à une poussée de croissance. Difficile de contester. Encore plus de me couper les vivres. En roulant mon panier dans une allée, je suis tombé sur des affaires de femme. Y en avait ici aussi. Toute une section. J’ai cherché un petit cadeau pour ma Camille. Une surprise que je cacherais dans son sac d’épicerie. J’ai trouvé tout de suite. À côté des boîtes de serviettes hygiéniques. Si Henri Giguère me demandait de justifier cet achat, je lui répondrais que j’essayais de mettre au point une nouvelle technique de pêche.

Assis sur la dernière marche de l’escalier qui menait à l’épicerie de Marcel Gagnon, j’attendais Éric sous un soleil brûlant. Il devait passer me prendre avec mes provisions une fois la transmission réparée. J’avais hâte. Hâte de donner mon cadeau à ma Camille, à ma Camille des bois qui venait de la ville. Un peu de fini dans son grenier, ça lui remonterait le moral. J’avais choisi des De luxe. Ce qu’il y avait de plus fin. Et de plus cher, aussi. Rien de trop beau pour ma « bandite ». Je voulais qu’elle le sache. Tout de suite. Sans qu’elle ait besoin de tomber en amour avec moi.

Éric s’est pointé avec deux heures de retard. Je n’en pouvais plus. Les provisions non plus. Surtout la crème glacée qui avait tout détrempé le sac. Dans l’autre, ça sentait quasiment le poulet rôti. Éric s’était chicané avec Gilberthe Légaré au sujet d’un truc dentelé à visser sur une plaque, avant, selon Éric, mais après, selon Gilberthe, un autre bidule. Elle avait fini par le mettre à la porte du garage. Condamné à passer le temps dehors pour le plus grand plaisir de Georges-au-Coke et son clone, mon demi-frère.

« Pis j’te jure, elle en a profité pour prendre deux fois plus de temps que si j’avais été là. Pour finir, elle m’a remis une facture gonflée, boursouflée. J’vais dire à papa de refuser de la payer. »

Moi qui étais remonté dans la voiture plutôt tranquille, tout énamouré de ma Camille, voilà que je me retrouvais sur mon fil de fer. Cette histoire de prix gonflé me rendait nerveux. Éric et moi rentrions chacun avec une facture épicée à présenter à Henri Giguère. De quoi le convaincre de ne plus jamais nous envoyer faire ses commissions. Comme j’avais l’intention de me charger de faire l’épicerie dorénavant, ça démarrait mal. J’ai donc quitté Val Rouge, inquiet. Et plus on approchait de la ferme, plus j’angoissais. Avec l’avantage, par contre, de tenir à distance mes élans de gentillesse tellement j’avais l’esprit ailleurs. Quant à Éric, la tête pleine de Gilberthe, il m’avait oublié. Et roulait à toute vitesse en embrayant aussi raide qu’il désembrayait. À croire qu’il cherchait à déboîter ce que Gilberthe venait tout juste de réparer. On a filé comme ça en silence jusqu’à ce qu’il me déclare tout à coup qu’il en avait appris une bonne chez Légaré Père & Fils.

« En fait, Georges s’en serait pas vanté lui si Simon n’avait pas bavassé. T’aurais dû le voir raconter son scoop : “As-tu écouté les nouvelles à la télé hier soir, Éric ?” Il me laissait même pas le temps de répondre. “Tu sais la fille qu’ils ont montrée, Ruth la patricide, qu’ils l’appellent, ben c’est ma cousine. Hein, papa que c’est notre cousine ?” Pis là, il est parti en grande. Plus moyen de l’arrêter. “Peut-être que tu te souviens d’elle, toi, Éric ? Elle était venue se promener à Val Rouge y a quelques années. Rachel vivait encore, dans le temps. Sa famille l’avait envoyée chez-nous parce que sa mère était rentrée à l’hôpital pour la naissance de son petit frère Michel. Elle a une sœur aussi, Camille. Louise, qu’elle s’appelle. Camille a juste un frère et une sœur. Louise, c’est la plus vieille. Elle était restée à la maison pour aider sa mère après l’accouchement. Puis mon oncle lui, il est comptable.” “Bon, ça va faire les détails ! a répondu son père. Retourne à tes pompes, pis tout de suite à part ça !” J’te jure que la Fouine a eu affaire à retourner vite à son poste… Au fait, toi, Jérôme, te souviens-tu d’elle, la cousine à Simon ? »

Évidemment non, que je ne m’en souvenais pas. « Enlapiné » comme j’étais dans le temps, je n’avais connaissance de rien à une longueur d’oreille de lapin hors de l’enclos. Alors pour ce qui était des allées et venues au village de la cousine des Légaré… ! Si je n’avais aucun souvenir de Camille à cette époque, là, par contre, les choses commençaient à s’éclaircir. La fameuse Rachel dont elle avait parlé, c’était sa cousine, et elle avait sans doute choisi de se réfugier au moulin parce qu’elle connaissait bien les lieux. Camille avait de la famille dans le coin. Une fille presque d’ici, finalement. Qui aurait dit ça ? ! Ma Camille, une fille du pays. Je n’en demandais pas tant.

L’affaire se précisait, mais se corsait aussi. Camille, la cousine de la Fouine à Simon, la pire « blette » du canton ! Avec un peu de chance, on aurait pu tomber sur plus discret. C’était trop en demander à la vie ? Par exemple tomber sur… sur Ti-Guy Rancourt. Lui, tout ce qui l’intéressait, c’était le poker et les courses de chenilles dans la cour de l’école. Faudrait jouer encore plus sûr que je ne pensais, donc. D’autant plus qu’avec le commérage de Simon, Éric s’intéressait définitivement à l’affaire, maintenant. À la fin du trajet, il avait fini par me révéler qu’il se souvenait très bien de Camille. La visite d’une fille de la ville à Val Rouge, un événement rare à l’époque.

« J’avais été acheter de la gomme-balloune à l’épicerie des Légaré juste pour la voir de plus près. Elle était assise avec Rachel sur les marches de l’escalier avec chacune un jumeau sur les genoux. Pis quand j’suis passé entre les deux, elle m’a même pas regardé. Elle avait les yeux braqués sur ceux de Rachel. J’me souviens, ça m’avait frappé. J’me demandais bien ce qu’elles avaient tant à se dire ces deux-là… Une affaire à suivre, en tout cas. »

J’ai failli me prendre les pieds à mon fil de fer. Évidemment, mes attaques de finesse ont remis ça. J’en ai échappé une au moment où la voiture prenait la montée de la maison.

« Tu sais… ta Martine… elle est bien plus sexy que Ruth.

Éric me fixait comme si j’avais été changé en Holstein tout à coup. Heureusement Pilou est venu se stationner au beau milieu du chemin. Du coup, il m’a sauvé la vie. Le museau en l’air, il flairait l’auto à distance en se demandant si ça valait la peine de japper comme il faisait quand il était en forme. Éric qui ne me lâchait pas des yeux l’a évité de justesse. On s’est rendu jusqu’à la maison, lui en gueulant contre Pilou, et moi en bénissant la bête bête. M’être écouté, je lui aurais lancé le poulet rôti pour le récompenser.


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