Mon père vu de la lune, chapitres 4 et 5

Image de couverture de Mon père vu de la lune

RÉSUMÉ / CHAPITRE 1

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Temps de lecture : environ 35 minutes


4

« … Voulais qu’il m’aime… qu’il m’aime… »

Juchée sur la moto, n’en finissais plus d’éructer ces mots qui montaient des profondeurs de ma faille. Au fond de mon gouffre, s’agitait l’épouvante. Croulant sous le poids de mon chaos, suis tombée sur le siège de l’engin en m’agrippant aux poignées. Résultat, la Harley s’est cabrée pour démarrer en trombe sur sa roue arrière dans une pétarade à gommer l’hystérie grandissante de la sirène de police. Les gyrophares allaient balayer le tas de bouillie qui gisait au pied de Tonnerre que je disparaissais par la ruelle comme une pro de la moto.

Bordel en tête, suivais la moto. Qui, elle, suivait la Lune. Énorme, flottant entre deux gratte-ciel au-dessus du fleuve. Indiquait le chemin. Illuminait le pont. Pont de la destinée. Me laissais porter, emporter, déporter… On roulait dans des rues quasiment désertes. Sur le pont, la moto s’est emballée. Pour s’empêcher de s’élancer dans le fleuve. On a abouti sur l’autoroute. Long couloir noir… À l’autre bout du tunnel, la Lune nous attendait. On a foncé. Certaine de la rejoindre un moment donné.

On a roulé pendant des heures. Insensible au froid qui me gelait, me momifiait sur mon siège, me laissais conduire. Un moment, l’engin a failli déraper. D’un coup de guidon, j’ai évité la glissade. La moto qui voulait me passer le volant. J’ai donc pris les commandes, pleine Lune devant.

Au milieu de la nuit, une longue courbe m’a fait dévier de ma mire. Pour rester en ligne avec la Lune, dû quitter l’autoroute. J’ai atterri sur un petit chemin de campagne tout contorsionné. Me suis débattue sur cette route torturée jusqu’au petit matin. Jusqu’à ce que le jour engloutisse mon phare. La nuit en plein jour.

Perdue. Égarée dans une campagne puissante qui exhalait sa brume matinale. À cheval entre le printemps et l’été, des terres bien découpées s’étalaient sur des vallons. On aurait dit une courtepointe recouvrant le corps d’un géant endormi. Maisons, granges, étables… s’égrenaient le long de la route aussi naturellement enracinées dans le paysage que les arbres dans le sol. Une campagne sûre d’elle. Bien dans sa peau. Qui savait ce qu’elle faisait là, elle. Trop ! Me faisait peur. Parce que j’avais attrapé la peur, maintenant. Roulais dans un monde trop solide pour « ma nihil ». N’étais plus sans faille. J’ai roulé en errante jusqu’à ce que la croix d’un clocher qui s’élevait au-dessus d’une colline mette fin à ma dérive. Val Rouge. Là, et là seulement, j’ai su où la Lune m’avait menée.

5

À la naissance de Michel, on m’avait envoyée chez ma cousine Rachel à Val Rouge. Pour faciliter les relevailles de ma mère, qu’on m’avait dit, Louise étant assez grande pour lui donner un coup de main. J’avais neuf ans. Rachel, treize. Ma belle cousine Rachel. La plus belle fille de la Terre. La seule qui avait réussi à me faire sortir de ma torpeur, un moment. Elle ne ressemblait à personne, d’ailleurs. Ni à ma tante Gilberthe, ni à mon oncle Georges, pas plus qu’à ses frères, sœurs ou autres congénères. Rachel ne tenait que de Rachel. Corps et âme.

Mon oncle Georges tenait une petite épicerie doublée d’un garage spécialisé dans les réparations mécaniques, le tout formant une espèce d’appendice à la maison. En fait il n’était ni épicier ni garagiste puisque ma tante Gilberthe se chargeait de tout, de la maisonnée comme de son commerce à deux têtes. Pendant qu’elle recevait un livreur de boîtes de conserve, servait aux pompes ou réparait une suspension, mon oncle, derrière le comptoir, jasait avec un client qui mangeait un petit gâteau ou autre amuse-gueule tout en sirotant un Coke. Pas très vaillant, l’oncle Georges. Mais de la façon à revendre. Passait ses journées à papoter avec tout un chacun et à refaire le monde. Surtout celui de Val Rouge. Coke chaud et flat en main, il « soignait » la clientèle, comme il disait. Dopé au Coke chaud et flat, mon oncle. Il en gardait toujours une réserve sous la caisse, à côté du frigo. Pour le flat, il enrobait le goulot d’une guenille roussie d’éclaboussures et secouait la bouteille avant d’en faire sauter la capsule. Ensuite, il y jetait une poignée de peanuts salées et laissait décanter son mousseux avant de se mettre à le piper durant des heures. Et à défaut de clients pour régler les problèmes du monde, il lisait les journaux. Tous les journaux. « Pour me tenir au courant, qu’il disait, mais surtout, pour m’entretenir le génie ». Dévouait son génie plus à son fun qu’à ses affaires, mon oncle Georges.

De son côté, ma tante Gilberthe faisait rouler la baraque sans jamais se plaindre. Sourire aux lèvres, la plupart du temps. N’y comprenais rien. Faut dire qu’elle était douée, ma tante. Trimait ses six enfants en virtuose, cuisinait un gâteau des anges à tomber du ciel et ses doigts de fée faisaient des miracles avec les transmissions les plus rétives. En plus, elle s’offrait la présidence de : « Un pour Tous, Tous pour Un », une bonne œuvre pour les pauvres du canton dont elle était la cofondatrice. Un grand cœur, ma tante. Et ça, on le savait au village. Malgré sa surcharge de travail, on continuait de la solliciter pour toute sorte de cause.

« Six enfants, épicière, garagiste, marraine des pauvres pis mariée à Georges Légaré par dessus le marché. Avec mon Georges, je l’ai déjà ma bonne oeuvre, vous trouvez pas ? » qu’elle s’amusait à répondre.

Finissait toujours par dire oui, ma tante. Et mon oncle d’avaler ses peanuts de travers.

« Gilberthe, t’en fais déjà assez comme ça. Pis je le sais, la maisonnée va encore me retomber dessus. »

Faux ! Bonasse, ma tante, mais lucide. Jamais elle ne confiait la maison à son mari. Il passait son temps à raconter des histoires aux enfants ou à se chamailler avec eux. Les petits adoraient ça mais la pagaille sévissait vite. Rachel ! Ma tante confiait toujours la maison à sa bonne Rachel. Ce qui n’empêchait pas mon oncle de disputer. Il détestait quand sa Gilberthe s’absentait. Ne serait-ce que pour deux heures.

« Un homme, faut toujours que ça râle », glissait alors ma tante dans le creux de l’oreille de son aînée.

Et Rachel, telle sa mère, tout sourire, acceptait. Sans broncher. Ça m’énervait. Moi, nihil, son sourire docile me tapait sur les nerfs. Disait toujours oui à sa mère, ma cousine. Gentille avec sa mère, elle. Gentille à faire rougir la Madone. Tout le contraire de moi. Ne faisais nada à la maison. Refusais tout. Toutes demandes maternelles, comme laver la vaisselle, passer l’aspirateur, faire le ménage de ma chambre et autres tâches éminemment féminines, recevaient pour toute réponse mon auguste silence. Quand ma mère me traitait d’ingrate ou d’égoïste, sourde, je devenais. Fort, un cœur de béton. Jamais je ne levais le petit doigt pour ma mère. Ce qui enrageait ma sœur qui se tapait toutes les corvées. Avec le temps, fatiguée de parler dans le vide, ma mère avait fini par abandonner la partie. Louise avait continué un moment à gueuler. Mais, faute d’allié, avait fini par se résigner elle aussi. Rachel, elle, la joie au cœur, répondait à tous les désirs de ma tante. Comme si ça lui faisait plaisir. Ça avait vraiment l’air de lui faire plaisir, d’ailleurs. La comblait quasiment de bonheur. Même que, des fois, j’aurais juré qu’elle remerciait sa mère en silence. Ne comprenais pas ! Ne comprenais rien à rien à sa joie d’aider sa mère. En fait, ne comprenais rien aux mères. Normal que j’aie oublié la mienne après avoir déserté la maison.

Évidemment, Rachel était une fervente bénévole de « Tous pour Un, Un pour Tous ». Quand, après l’école, ma tante pouvait se passer d’elle à la maison, ma cousine se rendait à la salle paroissiale pour trier le dernier arrivage de dons. Ne possédait rien, Rachel. Mais trouvait toujours le moyen de donner quelque chose : un stylo, un sac de boules noires à trois pour une cenne, une broche en porcelaine héritée de sa grand-mère… le don de trouver à donner, qu’elle avait ma cousine. Parfois elle entraînait avec elle Jocelyne Busque, une copine de classe. Pour parler des morts, leur sujet favori. Jocelyne pour imaginer des histoires d’horreur qu’elle se promettait d’écrire un jour, et Rachel pour leur inventer une vie dans l’au-delà. Elle disait toujours :

« Être vivant ou mort, c’est la même chose. Et, avant de naître, on est mort aussi.

— Tu veux dire qu’avant de naître, Michel était mort ? que je lui ai demandé

— Ben oui ! Michel était mort. Mais il vivait, tu comprends. Il vivait sa vie de mort. Là-bas, c’est comme ici, on continue de vivre normalement, de penser, de parler, de vouloir des amis, on rit pis on se fâche aussi… c’est pareil. Pareil pis pas pareil. Mais j’sais pas comment t’expliquer. Faudrait qu’on soit mortes pour que tu comprennes vraiment. Pis quand on meurt, ben, on est content de retourner d’où on vient.

— Michel, lui, il est content de naître ?

— Sais pas. J’m’y connais juste en mort, moi, pas en naissance. »

Comme d’habitude, n’avais rien saisi à son drôle de discours. Mais ça sentait la vérité. Rachel disait toujours la vérité. L’ai crue. Et commencé à m’intéresser à elle. Elle qui, une fois le tri des dons terminé à la salle paroissiale, rentrait à la maison avec sa copine en passant d’abord par le cimetière. Jocelyne pour se raconter des peurs, Rachel pour écouter les morts.

Suis vraiment devenue « accro » à ma cousine un certain dimanche après-midi. Mon oncle Georges nous avait tous amenés au Moulin des Chutes. Sauf ma tante Gilberthe. Un radiateur de Ford à changer. Rachel avait la charge de ses cinq frères et sœurs, dont une paire de jumeaux. Roux à vous décaper la rétine. Sur la plage, on ne voyait que leurs têtes qui flambaient au soleil. Deux lucioles en cavale. Impossible de les perdre de vue ces deux-là. Tout le contraire de Simon, l’aîné des garçons. Lui, malgré son pied bot, disparaissait tout le temps. Une vraie fouine. Courait les nouvelles pour mon oncle. Mais Rachel avait des yeux tout le tour de la tête. Savait toujours précisément où chacun des siens se trouvait. Y compris son père.

« Papa sait pas nager, faut bien que j’le surveille. »

Furieuse mère poule, Rachel. Prenait un sacré soin des siens. Y compris de moi. N’en revenais pas. Ce jour-là, elle s’était occupée de moi comme de sa propre fille. Agenouillée dans mon dos, elle m’avait tressé les cheveux comme elle avait fait aux deux petites qui jouaient dans le sable à côté de nous.

« C’est plus pratique pour nager, tu vois. Après, si tu veux, j’les peignerai pendant qu’ils sécheront au soleil. »

Me donnait presque envie d’une mère, ma cousine.

« Vas-tu avoir des enfants quand tu vas te marier, Rachel ? » que je lui ai demandé au bout d’un moment.

Yeux fermés, elle gardait le silence.

« Hein Rachel ? Vas-tu en avoir ?

— … Camille… es-tu capable… de garder un secret ?

— Un secret ? Bien sûr !

— Certaine, là ? T’es certaine que t’iras pas bavasser à tout le monde ?

— Certaine ! Juré craché ! J’dirai rien à personne.

— D’accord, j’te fais confiance.

— … Alors ? Vas-y, j’t’écoute.

— Ben… je vais me marier, mais… pas avec un homme.

— Pas avec un homme ? Mais avec qui d’abord ?

— Chuuuuut ! Pas si fort !

— Avec qui, d’abord ? que j’ai murmuré.

— Ah… j’te le dirai à la maison. Ici, y a trop de monde. En attendant, prends ça. C’est une sorte de… de boussole, disons. »

Rachel me tendait une chaîne au bout de laquelle se balançait une grosse bille de verre. Au centre, un œil de chat bleu me fixait comme si j’étais son pôle Nord. Fière de son cadeau, ma cousine a passé la chaîne autour de mon cou. Trop longue, la chaîne. La bille est allée se perdre entre mes deux seins, suivie du nez de la Fouine à Simon.

« C’est quoi, c’est quoi ? » qu’il a lancé tout excité.

Lui ai flanqué une bonne claque sur la joue. Pas de ma faute, il m’avait fait sursauter. En voulant rattraper la mystérieuse bille, ma main l’a giflé au passage. Les petites riaient à se rouler dans le sable. Rachel, à en oublier sa charge d’âme. Insulté, mon cousin s’est mis à me traiter de « craquepot des bolés ». Des billes, on appelait ça des « bolés » à Val Rouge.

« J’te pensais pas de même, Camille Lambert, qu’il m’a craché, plus rouge que la tête des jumeaux.

— Tiens, a fait Rachel en tendant une bouteille de Coke à son frère, va porter ça à papa. »

J’ai regardé Rachel.

« Craquepot des bolés… Qu’est-ce qu’il voulait dire, Simon ?

— Laisse tomber, j’t’expliquerai plus tard, à la maison. »

Avec tous ces secrets, j’avais hâte de rentrer, moi.

Rachel achevait mes tresses quand tout à coup un cri de mort est venu éclabousser la plage jusqu’au village. Au milieu du bassin, une fille en panique s’agitait en hurlant. En remontant du fond de l’eau, le corps d’un baigneur avait pris la fille sur son dos. C’était Daniel Beaulieu, le fils du docteur Beaulieu. Venait de se casser le cou en sautant du haut de la chute. Simon claironnait déjà qu’il l’avait vu s’élancer de la grosse roche carrée. Tandis que la fille basculait dans l’hystérie, trois jeunes se sont précipités sur elle pour dégager le corps resté accroché à ses jambes. Une fois libéré, ils l’ont transporté sur la plage. Étendu sur le sable ensoleillé, Daniel Beaulieu ne contemplait plus le monde qu’à travers une mince fente blanche qui découpait ses paupières. Mort !

Tous restaient plantés là à regarder le cadavre. Formant un cercle compact, ils se serraient les coudes. Au premier rang, mon oncle Georges flanqué de sa marmaille. Ne manquait que Rachel. Restée assise sur sa serviette, yeux clos, absolument indifférente à la foule mortuaire. Au bout d’une demi-heure, police et ambulance ont fait irruption en grande pompe au moulin. Pendant que les policiers essayaient d’éloigner les curieux, les ambulanciers emballaient le mort pour le ramener à la morgue où le Dr Beaulieu signerait lui-même le certificat de décès de son fils. Tous sont restés là jusqu’à ce que l’ambulance s’ébranle. Ils avaient attendu le départ du corbillard pour le suivre à la queue leu leu. On se serait cru aux obsèques, déjà. On a quitté la plage les derniers. Une fois que mon oncle, enfin convaincu qu’il n’y avait plus rien à voir et surtout, en manque de Coke, ait réussi à sortir Rachel de sa méditation.

Sur le siège avant de l’auto, tassée entre son père et Simon, Rachel avait fermé les yeux pour s’abîmer de nouveau dans les profondeurs de son silence. Nullement gênée d’ailleurs par mon oncle et la Fouine qui se racontaient par le menu détail tout ce qu’ils avaient vu, entendu et imaginé sur l’accident. Sur le chemin du retour, elle n’a ouvert les yeux qu’à deux reprises pour calmer les jumeaux, ébranlés par le drame. Moi aussi j’étais sous le choc. Mon premier mort. En ville, les jeunes mouraient d’accident d’auto ou de moto. À la campagne, la nature les tuait. Ne verrais jamais plus la nature comme avant. Coincée entre la portière qui me martyrisait la hanche droite, et les jumeaux agités qui s’empilaient à ma gauche, j’épiais Rachel entre les tresses de la petite que je tenais sur mes genoux. Son silence m’intriguait. Son absence absolue me fascinait. Si bien que je n’ai rien vu venir quand la petite a vomi. Heureusement, la fenêtre était baissée. Le jet a donc giclé hors de l’auto, haut et dru comme s’il avait voulu atteindre les grosses lettres qui dominaient l’immense étable là-bas sur la ferme.

Une fois à la maison, Rachel s’est précipitée au grenier. L’ai suivie, Simon sur mes talons. Mais Rachel n’a laissé monter que moi. « T’es trop blette, mon frère » qu’elle avait déclaré, tout sourire. Insulté, Simon avait dégringolé l’escalier en clamant haut et fort : « De toute façon, des secrets de filles, ça vaut pas la peine de les connaître, pis encore moins de les colporter ». Je serais donc la seule et unique dans le secret. Moi, nihil ! Me donnait envie de rester sur Terre, Rachel. Me sentais toute chaude en dedans. J’aurais suivi ma cousine n’importe où. Ce que j’ai fait dans la noirceur du grenier. Plutôt que d’allumer la lumière, elle m’avait prise par la main pour me conduire jusqu’à un gros coffre de bois adossé contre le mur du fond.

« C’est plus facile de Le voir dans le noir, qu’elle m’a dit, tu comprends ?

— De voir qui ?

— Ben… Dieu.

— De voir Dieu ? Tu vois Dieu, toi, Rachel ?

— Oui, bien sûr. Mais Il n’est pas encore arrivé, aujourd’hui

— Comment ça, pas encore arrivé ?

— À cause de Daniel Beaulieu. Il m’a demandé de rester avec lui.

— Dieu ?

— Non, Daniel.

— Tu veux dire que… Daniel Beaulieu t’a demandé de rester avec lui ?

— Oui, c’est ça.

— Mais… il est mort ! ? !

— Oui, il attend Dieu. Et il m’a demandé de rester avec lui pour attendre Dieu.

— Ah bon… et… tu crois qu’Il existe vraiment, Dieu, toi Rachel ?

— Mais bien sûr puisque j’existe. Pis j’Lui parle régulièrement, tu sais. Chaque fois que j’Lui amène un mort.

— Et pourquoi Daniel t’a demandé d’attendre Dieu avec lui ? Pourquoi toi ?

— Ben, parce que c’est comme ça. Tous les morts que j’ai connus, j’veux dire, depuis que j’suis au monde, tous les morts du canton me l’ont demandé. Ils comptent sur moi pour les présenter à Dieu.

— Et… tu n’as pas peur ?

— Peur de quoi, de Dieu ?

— De Dieu… des morts… des fantômes… d’une apparition…. et si le diable t’apparaissait ?

— C’est pour ça qu’on me demande, Camille. Les morts savent qu’avec moi, il n’y a aucun risque que le diable vienne les chercher.

— Pourquoi ?

— J’sais pas. C’est comme ça. J’pense que le diable sait pas que j’existe. Ou bien, il m’a pas encore trouvée sur Terre.

— T’es chanceuse, toi.

— Tu peux voir Dieu, si tu veux, Camille.

— Moi ? Voir Dieu ?

— Mais oui, pourquoi pas ? T’as qu’à attendre avec nous, Daniel est d’accord.

— Daniel… d’accord ?… euh… bon… d’accord ! Euh… est-ce que ça veut dire que… que Daniel va me parler ?

— S’il le veut, oui. Mais il dit qu’il préfère parler avec moi seulement. Tant qu’à être mort, il aime mieux en finir au plus vite, avoir le moins de contact possible avec les vivants au cas où ça lui donnerait envie de revenir. Parler avec moi, c’est pas pareil, ça le rassure. Il sait que j’ai l’habitude avec les morts pis avec Dieu.

— Ah bon… vois-tu, moi aussi j’préfère que Daniel parle juste avec toi. Euh… j’espère qu’il le prendra pas mal, là, hein ?

— Mais non, mais non. Il trouve ça drôle que tu aies peur de lui. Il dit qu’il te comprend parce que lui-même a toujours eu ben peur des fantômes.

— Tant mieux ! Bon… qu’est-ce qu’on fait, maintenant ?

— Rien. On attend dans le noir en pensant à Dieu.

— Es-tu sûre qu’Il va venir ?

— Certaine. Il vient toujours. »

Puis on s’est installé dans le silence. Je veux dire qu’on s’est tues, Rachel et moi. Parce que le silence était plutôt bruyant. Des bruits, y en avaient dans le grenier. Des bizarres, à part ça. Une vieille maison, la maison de Rachel. Craquait de partout. Sans parler des petits va-et-vient sur le plancher. Des souris ? L’espérais. N’en menais pas large sur mon coffre. Prête à détaler au quart de tour. Le coude de Rachel qui me retenait. Il effleurait le mien. Me rassurait. Au bout d’une éternité :

« Ça va-tu être long ?

— Ça dépend.

— De quoi ?

— De Daniel. Ça dépend du mort.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Ça dépend jusqu’où le mort est mort.

— Comment ça… jusqu’où le mort est mort ?

— Chuuuut ! Tu déranges Daniel. Il va se fâcher. »

N’en fallait pas plus pour me faire taire. Tout à coup, les bruits aussi se sont tus. Et une tranquillité… anormale, surnaturelle, a alors envahi la noirceur du grenier. Ça venait de Rachel. Elle inondait les lieux de… de joie. Émanante de sérénité, Rachel. Je sentais ma cousine si fort qu’à un moment j’ai cru la voir comme en plein jour. Qu’elle était belle, Rachel. Pas étonnant qu’elle ait attiré Dieu.

Immergée dans la sérénité du grenier, on a attendu comme ça, immobile, une bonne heure.

« Ça y est ! Il est là, a enfin murmuré Rachel. Le vois-tu, Daniel ? Dieu est là… oui… oui… Il est là…

— Où ça ? que j’ai demandé.

— Là, Camille, là, devant toi. »

Ne voyais rien. Ni devant, ni à côté, ni derrière.

« Où ça, devant moi ?

— La Lumière, Camille, la Lumière.

— Tu veux que j’allume la lumière ?

— Regarde la Lumière, Camille, regarde…

— La Lumière ? Comment ça ? Dieu, c’est pas un homme ?

— Lumière… oui Daniel, vers la Lumière…. Il est là… n’aie pas peur… laisse toi emmener… Il est là… »

J’avais beau m’arracher les yeux de leur orbite, ne voyais toujours rien. Ni Dieu, ni Daniel. Rachel, elle, lévitait de bonheur. Chanceuse ! Voulais Le voir, moi aussi. J’avais une peur bleue de Dieu, mais je voulais Le voir quand même. J’ai donc pris ma cousine par le cou en collant ma joue contre la sienne. J’espérais emprunter ses yeux. Une manœuvre bien inutile. Finalement, Daniel s’est décidé à rejoindre Dieu et la séance s’est terminée.

« Mission accomplie ! » a fait Rachel en tournant vers moi un visage radieux.

Le mien… complètement dépité.

« J’ai rien vu, moi. Rachel.

— C’est pas grave, Camille, la prochaine fois tu Le verras.

— Tu crois ?

— Mais oui, avec un peu de pratique…

— Mais… mais tout à coup que… quand j’vais mourir, j’arrive pas à Le voir ?

— T’en fais pas avec ça, Il te trouvera bien, Lui. L’important, c’est que Lui, te voit. »

Me suis sentie drôle, tout à coup. L’affaire tournait mal. Jusque-là, je n’avais jamais cru la maîtresse d’école quand elle racontait que Dieu voyait chacun de nous, partout, où que nous soyons. Impossible, que je me disais. Dieu n’existe pas. Depuis le temps, quelqu’un L’aurait vu. Ou bien, Il aurait fini par se montrer. Jésus, c’est juste son fils, ça ne compte pas. À part ça, qui ne voudrait pas montrer qu’il est Dieu. Dieu, c’est un homme, après tout. Et voilà que Rachel, elle, Le voyait. Comment ne pas croire ma cousine qui disait toujours la vérité ? Malheur de malheur ! Si son dieu était celui du catéchisme, ça voulait dire qu’Il me voyait… partout… tout le temps… avec mon père… encore avec mon père… pas fine avec ma mère… La honte m’est tombée dessus comme une roche sur le dos d’une fourmi. Et moi qui me demandais pourquoi je n’arrivais pas à voir Dieu. Dieu ne pouvait apparaître qu’aux saintes comme Rachel, pas à une méchante salope comme moi, sûr ! Plus question d’essayer de Le voir, donc. De toute façon, n’y arriverais pas. Jamais. Et avec ma tête de vicieuse, risquais plus d’attirer le diable que Dieu. Des plans pour que, par ma faute, le diable découvre ma cousine. Une belle fille comme elle, il devait bien la chercher partout.

« Tu comprends, maintenant, Camille, pourquoi j’peux pas me marier avec un homme ? Il faut que j’reste auprès de Dieu. Pour les morts.

— Ben d’abord, avec qui tu vas te marier ?

— Avec Dieu, c’t’affaire !

— Avec Dieu ? Comme les sœurs ?

— Mais non, pas question de faire une sœur. J’veux un vrai mariage.

— Un mariage à l’église ? Avec une robe blanche et un gâteau de noce ?

— Ben… en fait j’sais pas encore comment ça va se passer. J’en ai pas encore parlé avec Dieu. Mais j’ai juste treize ans, j’ai le temps.

— Comment tu sais alors qu’Il va te demander en mariage ?

— Parce que c’est déjà fait. Il m’a demandé de l’épouser avant même que je vienne au monde. Il m’avait déjà choisie. Tu vois, c’est pour ça que ça me dérange qu’on me trouve belle. J’en ai pas besoin. Puis ça attire les hommes pour rien.

— Qui ?

— Tous les hommes.

— Ah bon… Ton… ton père, aussi ?

— Non, pas lui. Mais c’est bien le seul. Avec Simon. »

Cru qu’elle aussi attirait son père. Ça m’aurait soulagée. Je veux dire, vis à vis Dieu. Mais Rachel, c’était une vraie sainte.

« Tu vois, si Dieu a réussi à me demander en mariage avant même ma naissance, alors j’suis pas inquiète pour la cérémonie. Il a sûrement sa petite idée en tête. J’Lui fais confiance.

— Rachel… es-tu une sainte ?

— Ben non, j’vais me marier. Et puis j’t’invite à mon mariage.

— … euh… j’pense que… j’pourrai pas venir à ton mariage.

— Non ? ! Mais pourquoi ?

— J’pense que Dieu veut rien savoir de moi.

— Ben voyons ! Mais oui Il veut de toi. Dieu veut de tout le monde, tu sauras. Mais si ça peut te rassurer, j’peux Lui demander, moi, s’Il veut de toi. »

Lui demander s’Il veut d’une pomme pourrie ? Jamais ! Même représentée par une sainte.

« Non non… laisse faire, que j’ai répondu. On verra plus tard.

— En tout cas, Camille, si un jour tu as besoin de Lui, viens me voir. Je serai toujours là pour toi. En attendant, t’as ta boussole. T’as qu’à penser que dans la bille, c’est pas l’œil d’un chat, mais l’œil de Dieu. »

Malheur ! L’œil de Dieu qui se balance entre mes seins, maintenant.

 


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