Mon père vu de la lune, chapitres 7, 8, 9

Image de couverture de Mon père vu de la lune

RÉSUMÉ / CHAPITRE 1

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Temps de lecture : environ 35 minutes


7

Moi et ma crotte de lapin, je n’étais pas de taille. Pas de taille contre mon père. Contre Henri Giguère. Contre Val Rouge. Contre le monde. Et puisque le monde ne serait jamais avec moi, ce soir-là, sans même jeter un dernier regard sur le brasier de mon hangar qui incendiait encore ma vie, je me suis rué sur ma carabine et j’ai filé en haut du coteau. Avec une seule idée en tête, aller me perdre dans la forêt. Idée folle pour un coureur des bois. La nuit m’aiderait.

Une fois là-haut, je me suis enfoncé dans la forêt au hasard. Ou plutôt, en évitant mes repères habituels, le chant de la rivière qui m’aurait directement conduit au Moulin des Chutes, l’odeur d’épinette qui flottait dans le sous-bois près du Chemin de l’Ours, le tapis de mousse sur le chemin de la cabane à sucre des Poulin, la clairière qui menait au Rang Croche… Je voulais me perdre, pas me retrouver. Et la Lune qui ne cessait d’éclairer ma nuit ! Je n’en voulais pas de phare. Je voulais juste m’égarer, m’égarer une bonne fois pour toute. N’avoir plus jamais affaire au monde, ni à moi-même. Je voulais juste… errer.

J’ai dérivé dans le bois toute la nuit. Au petit matin, le jour s’est levé sur une érablière inconnue. Le temps des sucres étant déjà loin derrière, on avait dépouillé les arbres de leurs « pipes » et chaudières. Impossible pour moi de reconnaître le propriétaire. En fait, à y regarder de plus près, j’ai découvert que les érables ne portaient aucune trace d’entaille. Une érablière non exploitée. C’était rare dans le canton. J’avais dû remonter loin vers le Nord. La forêt s’étendait jusqu’au Grand Nord. De quoi errer jusqu’à la fin des temps. J’étais content de moi, j’avais perdu le Sud. Je n’ai pas cherché à en savoir plus sur l’endroit où j’avais abouti. Mauvais pour l’errance, le repérage. J’ai donc poursuivi mon vagabondage toute la journée. Comme d’habitude, la forêt m’avait pris en charge. Je n’avais qu’à m’occuper de mettre un pied devant l’autre. La faim, la soif, la fatigue, le froid, les ampoules… rien ne m’atteignait. J’avançais la tête vide. Et quand une pensée ou un souvenir menaçait d’éclore sous mon crâne, je m’en débarrassais en parlant aux arbres. Je parlais beaucoup. Mais ce n’est qu’en fin de journée que j’ai réalisé que je ne bégayais plus. Plus du tout. Les mots sortaient de ma bouche libre comme un chant d’oiseau. Ma bouche jouait enfin son rôle : haut-parleur de mes pensées.

J’avais banni le monde de mon monde. Je n’avais donc plus de raison de bégayer. De répéter sans fin mes mots que personne n’entendait ni n’écoutait. Je pouvais enfin parler puisque je ne parlais définitivement que pour moi. Ça me faisait tout drôle. Me donnait envie de dire. Dire tout et n’importe quoi. Je m’étais mis à prononcer haut et fort des mots, pourtant simples, sur lesquels ma langue avait toujours buté : « Pilou, ferme, fille, truite, sexe, vache… » Et puis des mots plus difficiles : « Catéchisme, tracteur, mouffette, agriculture, grand-père… » Enfin, à crier des phrases entières : « Qu’est-ce que la sainte Trinité ? La sainte Trinité est ce trio de pervers qui a créé les spermatozoïdes des inhumains et des lapins… Marie mère de Dieu… » J’ai continué à parler en direct de mon monde jusqu’à ce que je m’écroule de fatigue quelque part entre le Nord et le Sud. Enroulé autour de ma carabine sous un grand sapin, je me suis laissé couler dans mon sommeil de perdu, exempt de toute rêverie. Le lendemain, je me suis réveillé reposé, prêt à faire tourner à vide ma vie de soliloque.

Deux jours plus tard, je dérivais toujours. Du moins, c’est ce que je croyais jusqu’à ce que je découvre que mes jambes de coureur des bois m’avaient ramené sur un petit sentier que je connaissais parfaitement puisque c’était moi qui l’avait tracé à force de chasser dans les parages. Il menait directement au Chemin de l’Ours. J’avais erré davantage dans ma tête que dans le bois. J’étais déçu. Très déçu. Mon instinct m’avait ramené à mauvais port. Maudit instinct ! On m’aurait parachuté dans la forêt amazonienne que j’aurais retrouvé le chemin de la ferme Giguère plus sûrement qu’une oie blanche le Grand Nord au printemps. J’aurais dû balancer mon instinct de chasseur dans le feu du hangar. Comme ça, je me serais perdu pour de bon. Au lieu de ça, je m’étais rué sur ma carabine. Par pur réflexe, d’ailleurs. Je ne montais jamais dans le bois sans ma carabine. Fallait donc que je m’en débarrasse. Pour me sentir tout nu. Pour me sentir vraiment perdu. Avec ma carabine sous le bras, impossible de tuer mon instinct. J’aurais pu la lancer dans le bois tout simplement, mais je me méfiais de moi. Je serais tombé dessus aussitôt. Pour m’assurer que ça n’arriverait pas, j’ai pris la direction du marais. La boue l’avalerait. Et je pourrais enfin détourner mon destin.

J’allais lancer ma carabine dans le marais quand le destin a frappé. Un lapin ! Assis au pied d’un bouleau à deux troncs, un lapin m’attendait. On m’aurait rendu mes deux milles petites bêtes que j’aurais été moins heureux. J’ai eu l’impression de retrouver mon premier lapin. Mon chien, quoi. Chose certaine, pour avoir réussi à déjouer le boucher Caron et échapper aux dangers de la forêt pendant trois jours, c’était certainement le plus futé du troupeau. Il m’avait rejoint dans mon monde. Il m’attendait, c’était évident. Comme je m’approchais pour le cueillir, j’ai aperçu les cheveux longs d’Yvon, le neveu de madame Poulin. De temps en temps, il montait dans le bois pour poser des collets. Il s’apprêtait à m’enlever mon lapin. D’un bon, je me suis lancé sur mon chien. Le pauvre a disparu avec moi au fond du marais. Enseveli sous la boue, j’arrivais à peine à bouger, m’enfonçant de plus en plus au moindre mouvement. À force de me débattre, j’ai réussi à me soulever à moitié. Mais mon lapin restait invisible. Je me suis remis à fouiller la vase. Introuvable ! Et Yvon qui restait bêtement là à faire la statue dans son nuage de moustiques. Finalement, j’ai aperçu une pointe d’oreille qui émergeait du marais. Il était temps. Quand j’ai sorti mon lapin de là, il respirait à peine. Encore un peu et je lui faisais le bouche-à-bouche.

Me suis relevé en serrant mon petit rescapé contre moi. J’étais prêt à mourir plutôt que de l’abandonner aux mains d’Yvon. Il l’aurait donné à bouffer à madame Poulin. Et là, en moins de trois minutes, le destin frappait une deuxième fois. Une fille ! Yvon aux cheveux longs, c’était une fille. Elle me regardait. Une fille qui me regardait. Je n’en revenais pas. Non seulement elle me regardait, mais elle me fixait. Jamais une fille ne m’avait zieuté, zieuté aussi longtemps. Et ça durait. Je me suis dit alors que, couvert de boue comme j’étais, elle devait sûrement ignorer qu’elle avait affaire à moi. Qu’elle avait affaire à Jérôme Giguière, je veux dire. Sinon, elle m’aurait gratifié de toute son indifférence. N’empêche, sous mon masque de boue, je suis devenu tout rose. Puis tout rouge. Un peu plus et je m’embrasais. Alors, j’ai baissé les yeux et me suis mis à flatter mon lapin comme un dément. J’ai dû lui faire peur parce qu’elle s’est aussitôt lancée en direction de ma carabine qui, trop légère pour couler, flottait un peu plus loin sur le marais. Vive, la fille. Elle arrivait presque à courir, même enlisée jusqu’aux genoux. Pieds nus dans la vase, qu’elle courait. Elle avait dû enlever ses chaussures pour mieux sentir la boue sur sa peau. Une fille de la nature, ça se voyait. Finalement elle a rejoint ma carabine pour s’en emparer vivement. Comme si j’allais lui enlever. En attrapant le canon elle a prononcé le nom de Rachel. Drôle de façon de se présenter. Ça me plaisait bien, Rachel. Et puis, elle s’est mise à jongler avec l’arme pour ensuite la déposer dans le marais, le temps de dénouer les lacets de ses chaussures. Couchée, ma carabine flottait. Debout sur sa crosse, elle s’enfonçait. Pour arriver à l’extirper de la boue, Rachel s’est acharnée, fougueuse comme un chat sauvage. Une vraie coureuse des bois, cette fille. Un rêve ! Mon rêve de fille, cette Rachel ! Mon rêve qui me regardait encore. Me fixait, le canon sous le menton. Et moi qui n’arrivais pas à lui dire pour la carabine. Comme un bel idiot en croûte, je restais planté là à flatter mon lapin, les yeux rivés sur la gâchette.

8

Clic ! que c’a fait. Pas boum, clic ! Cru que j’étais morte. Des fois que ça se serait passé si vite que je n’aurais rien senti. Mais non. Vivante ! J’étais toujours vivante. Levé les yeux au ciel pour chercher Rachel. Le feuillage des arbres avait tissé un filet trop serré pour laisser passer une apparition. Mais ma cousine m’attendait juste au-dessus, sûr ! Recommencer, donc ! Tout de suite !… Clic ! que ç’a fait encore… Re-clic !… Re-re-clic ! Vide, la carabine. Pas de balles. N’en revenais pas. Moi qui passais enfin à l’acte, la mécanique me lâchait ! Ma tête qui a fait boum. Explosé de rage. D’une rage noire d’en finir. Cette fois, la vie ne m’aurait pas. Ne m’aurait plus. Plus qu’une solution, défier l’homme préhistorique pour qu’il contre-attaque et me massacre. Ferait le boulot à ma place. Justement, brandissait un couteau. L’idée lui parasitait déjà le coco. N’aurais même pas à l’exciter. M’embrocherait vite fait bien fait.

Sauf qu’il avait l’air de vouloir m’empaler à distance, le primitif. Lame dressée, ne bougeait pas d’un poil. Tombée sur un lanceur de couteaux, peut-être ? Et s’il ratait sa cible ? Pas de chance à prendre. En finir ! Là ! Maintenant ! Le provoquer à l’os. Mortellement. Donc, remis ça avec mon bras d’honneur. Ça marche à tous coups avec les hommes. L’idiot est resté figé dans sa croûte. Enlisé dans le marais qui lui cernait les mollets, pointait son couteau d’une main, et de l’autre, continuait son œuvre de polissage sur Lapin. Inutile de compter sur lui pour un assaut fatal et final. À moi donc de charger. De lui garrocher ma bombe enragée en pleine face. Il n’aurait qu’à la retourner contre moi. À l’attaque ! Attaque, pitbull, attaque ! Mais enfoncée dans le mastic comme j’étais, impossible de m’élancer. Dû me raccrocher aux restes de momentum qui flottaient encore dans l’air pour rejoindre mon bienfaiteur. Tire sur une jambe… tire sur l’autre. Un pas. Enfin ! Recommencer. Et rester bien en ligne avec la préhistoire. Comme assaut, y avait plus vif. M’en foutais. Arriverais bien à lui sauter dessus. Besognais… m’acharnais… m’époumonais… moustiques aidant, mes forces s’épuisaient à chaque enjambée arrachée à la merde. Si bien, qu’à un pas de l’homme de boue, mon momentum s’était dissous. Évaporé avec ma sueur. N’étais plus qu’une… qu’une créature haletante, promenant son regard d’hébétée entre deux genoux mâles fichés dans un marais. Une éternité plus tard, fini par lever la tête. Et j’ai vu l’homme. L’homme, c’était juste un ado. Avec, au fond des yeux, tout le bleu d’un océan houleux. Et là, me suis prise la tranche d’un brise-glace en plein cœur.

N’ai rien vu venir. Me suis pris la tranche d’un brise-glace en plein cœur. La tranche écorchée vive, il avait, l’ado. Je crépitais de douleur. Me suis écroulée. À ses pieds. À ses pieds invisibles que j’imaginais tout éperdus dans les fonds mouvants du marais. Il s’est penché. M’a cherchée du regard. L’ai fui. Ses yeux, pas lui. Parce que lui… incapable… incapable de le quitter. N’y comprenais rien. Plus engluée à lui qu’au marais. Étrange mixture. Je baignais dans un mélange de bon et de mal. Un mélange de bon et de mal nous embrumait. Un océan de mal, baignant dans un océan de bon. Suis restée prostrée jusqu’à ce qu’il me tende la main. M’a ressaisie net. J’ai déguerpi à quatre pattes dans la fange. Calais moins, à quatre pattes. À trois pattes, plutôt. Me tenais le cœur de la main gauche de peur qu’il ne tombe de ma poitrine. Aurait coulé à pic dans les bas-fonds de la Terre. Au lieu de me tuer, n’aurait qu’amplifié ma douleur. Sûr ! Me le tenais à pierre fendre, mon cœur.

J’ai rampé jusqu’au petit sentier qui longeait le marais derrière l’arbre en V. L’ado avait dû surgir de là. Me suis relevée en me retournant vers lui. Immobile sur ses jambes amputées, il continuait de me torturer de son jet bleu. Même à cette distance, me faisait mal. Doublait, triplait mon mal. En silence. Muet, l’ado. N’avait encore rien dit. Ni hurlé, ni barri, ni meuglé, ni gazouillé. Pourtant, savais tout de lui.

Reculé d’un pas. Il a cessé de flatter Lapin. Se préparait à me sauter dessus. Un homme après tout. Mis mon running. L’autre avait disparu quelque part dans le marais. Reculé d’un autre pas. Il a laissé tomber Lapin qui s’est élancé vers moi. M’avait choisie, l’animal. Sitôt dans mon gilet, on est reparti par le sentier. J’avais quitté l’ado pleine de son embrun qui me lestait plus lourdement que Lapin au creux de mon ventre.

Le sentier m’a finalement conduite au Chemin de l’Ours. L’ai remonté en faisant alterner mon running d’un pied à l’autre. Boitais. Me déchirais la peau sur la gravelle. Me défonçais la plante des pieds. Mais j’avais moins mal que mon mal. Si mal. L’ado m’avait violée de son seul regard. Ignorais que le viol était aussi cruel, aussi souffrant. Connaissais, pourtant. Le bon, qui faisait mal. Oui, le bon. Y avait que le bon pour torturer un cœur. Mon père et les autres m’avaient violée avec le pire d’eux-mêmes. Facile de ne rien sentir. N’ai rien vu venir avec l’ado. M’étais méfiée de rien. Il avait tout bousillé. À commencer par mon momentum. Vite, mon grenier ! Avaler une bonne lampée et me l’étaler.

Suis arrivée là-haut juste à temps. Un koala finissait de gruger le bouchon de liège de ma bouteille de gin. Chanceuse, il n’avait rien bu encore. J’ai vidé la bouteille.

9

Prisonnier de ma croûte, les yeux rivés sur la carabine, j’accusais la fusillade de clic plus muet qu’une statue de terre cuite. J’aurais au moins pu dire à Rachel que l’arme était vide si les mots n’avaient pas totalement déserté ma tête. J’aurais tant voulu lui venir en aide et lui tendre une poignée de cartouches. Mais je les avais bêtement laissées à la maison. Tout ce que j’avais sur moi, c’était mon couteau. Quand j’ai aperçu sur son visage une déception à briser mon Rêve, j’ai réussi à casser ma croûte pour lui offrir ma lame. Pour mon plus grand bonheur, Rachel s’est ruée vers moi. Enfin, j’allais lui servir à quelque chose.

D’abord, j’ai cru qu’elle en voulait à mon couteau. Mais, quelques enjambées de forcené plus tard, elle a balancé la carabine à l’autre bout du marais en me visant avec toute l’ardeur de ses yeux de chat sauvage. J’ai compris alors qu’elle avait changé de cible. Sa cible n’était plus mon couteau, c’était moi. J’ai paralysé net. Rachel me voulait ! ! ! Voulait quelque chose de moi ! De moi, Jérôme Giguère ! Mais qu’est-ce qu’une fille pouvait bien vouloir de moi ?

Le gars-perdu-dans-le-bois que j’avais tant désiré être, là, je l’étais. Une fille me voulait quelque chose… Mais quoi ? ! ? Mon Rêve ne pensait tout de même pas à m’attaquer ? J’en faisais trois comme elle. Et des chats sauvages, j’en avais déjà maté plus d’un. Puis, tout à coup, j’ai compris. Les gars à l’école me l’avaient souvent répété : « …les filles, c’est toutes des bêtes de sexe, hein les gars ? des bêtes de sexe. Rentre-toi bien ça dans ta petite tête de puceau, Jérôme Giguère. » C’était clair. Une fille de rêve comme Rachel, une vraie coureuse des bois, libre, proche de la nature, de sa nature, voulait sûrement faire l’amour. Là, tout de suite, dans le bois, avec moi. Avec moi, seulement parce que j’étais un mâle. Elle voulait juste un mâle, Rachel. Sauf que, moi, j’étais loin de bander. Je paniquais. Et ne trouvais rien d’autre à faire que de frotter mon lapin comme un malade tout en fixant une feuille de bouleau au fin fond de la forêt.

Mon Rêve approchait. Je fixais toujours la feuille de bouleau. Plus elle avançait, plus je me ré-encroûtais. Mon Rêve voulait mon corps. Un corps à corps avec un ours, encore, j’aurais su m’en tirer mais avec une fille… ? Une fille de rêve, en plus. Tout à coup, dans ma carrure d’homme, je me suis senti fondre, réduire, retourner à mes deux ans. J’étais béat d’impuissance. Devant moi fonçait bien plus grand et bien plus fort que le petit qui m’habitait, Rachel. Que faire ? Je n’y pouvais rien. N’avais pas le choix. Je la laisserais faire. Et la décevrais. Les gars avaient raison, jamais je n’y arriverais avec une fille. Je n’arrivais même pas à décrocher de la feuille pour la regarder se désâmer pour moi dans le marais, alors lui faire l’amour… C’est seulement quand elle s’est plantée à deux pouces de mon nez encroûté que j’ai enfin réussi à ramener mes yeux dans les siens. Et là, alors que je m’attendais au pire, le meilleur est arrivé.

J’en ai presque défailli. Rachel, mon Rêve, ma coureuse des bois. D’un simple regard, elle avait glissé en moi comme une coulée de bronze. Rachel, mon morceau manquant. Un nouveau monde venait de naître. Adam avait dû naître ainsi, respirant pour la première fois alors que Dieu déposait Ève à ses côtés. Chose certaine, Rachel en moi, notre monde venait de donner son premier battement de cœur. Chaud ! Un monde chaud, à deux, à nous deux, pour nous deux.

Rachel, elle, s’était écroulée. De bonheur ou de douleur, je l’ignorais. Tout comme j’ignorais si, comme moi, elle avait vécu la naissance de notre monde. Elle restait là, accroupie dans le marais, enroulée sur son cœur à distiller des vapeurs qui, à tort ou à raison, me faisaient un effet crève-cœur. Un simple regard avait suffi pour qu’elle s’effondre. Sensible quand même, pour une coureuse des bois. Je m’inquiétais pour elle. Déjà. De la voir effondrée à mes pieds me donnait envie de pleurer. De la rassurer. Toujours muet, j’en ai quasiment desserré les lèvres pour lui dire enfin que la carabine était déchargée. Comme si elle l’ignorait encore. Heureusement, ma trop fraîche guérison de bègue m’a empêchée de dire une sottise. Je craignais de me remettre à bégayer et, du coup, de la décevoir. Déjà. Et, déjà, je me sentais coupable. Plus encroûté que jamais, plus muet que jamais, plus idiot que jamais, plus impuissant, plus douloureux, plus puceau que jamais devant mon Rêve écroulée et je voulais que ça dure ! Égoïste ! Mais c’était plus fort que moi. Je me suis mis à prier pour que tous les moustiques du marais se changent en mouches tsé-tsé. Pour que leur venin paralysant nous fige pour toujours dans notre monde à deux. À croire que j’étais peu doué pour la prière. Les moustiques sont restés moustiques et, dans ma bêtise, j’ai réussi à faire disparaître mon Rêve d’une simple chiquenaude. J’avais dégainé mon index pour chasser un moustique venu se poser sur le bras de ma Rachel. Elle a eu peur, m’a quitté. Déjà.

Rachel avait réussi à rejoindre la terre ferme du petit sentier qui longeait le marais. Quand elle s’est retournée vers moi, mon lapin s’est élancé vers elle. Un élan du cœur. Je le comprenais. Lui aussi avait reconnu le morceau manquant. C’était mon plus futé, non ? Curieusement, le départ de mon lapin me laissait froid. Après tout ce que j’avais fait pour le récupérer. L’amour ? Oui, l’amour ! Éric avait raison, je me sentais déjà un autre homme. La preuve : la perte de mon lapin doublée de la disparition de Rachel qui a failli me faire chavirer. Trois secondes hors de ma vue et déjà, j’étais en manque. Je suffoquais. Fallait que je la rattrape. Que je la vois. Juste la voir. Aussitôt arraché au marais qui m’avait bouffé jusqu’aux genoux, j’ai foncé. Je ne pouvais pas me permettre de laisser une coureuse des bois prendre trop d’avance sur moi. Elle m’aurait semé plus facilement qu’une couleuvre. J’ai toujours eu de la difficulté à repérer les couleuvres. Ma bête noire, les couleuvres. Finalement, j’ai rattrapé mon Rêve au moment où elle débouchait sur le Chemin de l’Ours. Enfin, je respirais. La seule vue de sa silhouette à travers les branches suffisait à me faire revivre. Je n’avais nul besoin qu’elle me regarde pour que je reprenne des couleurs. Rester dans son ombre suffisait.

On entend tout dans le bois, le moindre craquement, frémissement… plus écho qu’une montagne, la forêt. Surtout, on ne la fait pas à une sauvageonne comme Rachel. La suivre sans qu’elle ne s’en aperçoive, relevait du plus grand défi. Au moindre bruit, elle saurait. Et ferait tout pour me semer, quitte à se transformer en chevreuil. Je l’en croyais parfaitement capable, d’ailleurs. Aussi, quand je l’ai vue grimper sur la route et entreprendre de remonter le Chemin de l’Ours complètement à découvert, j’ai craint l’entourloupe. D’autant plus que, au lieu de descendre le chemin vers le village, elle le remontait vers le Nord qui ne menait nulle part, sinon au Moulin des Chutes. « Bizarre de coureuse des bois », que je me suis dis. Chaque fois que la plante de son pied nu se posait sur la gravelle, elle grimaçait. Et s’arrêtait aux trois pas pour passer son soulier à l’autre pied. Le pied plutôt tendre, pour une sauvageonne.

Rachel m’intriguait, tout à coup. À son centième arrêt, j’en ai profité pour l’observer de plus près. Pendant qu’elle essayait d’écarter les oreilles du lapin qui lui balayaient les yeux, j’ai réalisé que j’avais déjà vu cette fille quelque part. Mais où ? Pas au village, en tout cas. Ni à l’école. Une fille de rêve comme ça ne m’aurait qu’effleuré du regard que je l’aurais remarquée. Marquée au fer rouge dans ma mémoire. À Cap-à-l’Orignal ? À Sainte-Rose-de-la-Rive ? Une parente de madame Poulin, peut-être ? Tout au long de ma filature, j’ai cherché ferme. Mais en vain. Une fois au moulin, elle est allée se réfugier au grenier avec une agilité toute féline. Clair qu’elle connaissait les lieux. Quand je l’ai vue déposer doucement mon lapin sur le plancher, pour ensuite vider une bouteille de gin, puis s’enrouler dans ma veste à carreaux rouge, j’ai tout compris. La disparition du jambon et l’évasion des lapins, c’était Rachel. Le bonheur ! Mon Rêve avait élu domicile dans mon royaume.


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