Un extrait de La porte du ciel pour votre iPhone, via votre navigateur.

Avec l’accord de l’éditeur, puisque plusieurs n’avaient pas réussi à télécharger l’extrait ePub, j’ai pris l’initiative d’en extraire le texte et le style CSS pour l’implanter dans mon blogue et donc permettre à tout le monde de se laisser tenter par ce magnifique texte de Dominique Fortier. Et j’avoue, pour l’expérimentation et la recherche aussi.
Nous avons adapté la taille de la typo pour la lecture sur votre iPhone, via votre navigateur Chrome ou Safari. Sur ces deux navigateurs, la longueur des lignes est bonne, les césures automatiques et celles que j’ai moi-même suggérées sont respectées, et la grosseur de la typo très accessible. Par contre, quand on passe sur Firefox, ça craint. Césures automatiques inexistantes, espaces fines ignorées. Je ne sais trop sous Androïd quel navigateur vous utilisez, mais je vous suggère fortement Safari.
Essayez ça.
Vos commentaires suite à l’expérience, sont les bienvenus.
Avouez que ça fait réfléchir aux différents modes de lecture. On se demande pourquoi on a tenté de garder le livre numérique dans un carcan de protection à ne plus finir et de standards supposément universels. On a voulu donner un look et une approche semblable au livre papier, alors qu’il pourrait être libre et simplement différent. Lecture en streaming c’est ça non ?

Bonne lecture !

 

Je suis un et je suis mille.

Si, depuis les siècles des siècles en ce pays, riches et pauvres, esclaves et maîtres, hom­mes, femmes et enfants s’agenouillent devant une croix une fois la semaine, c’est chaque jour du matin au soir qu’ils se prosternent devant moi, n’osant me toucher qu’avec délicatesse, du bout des doigts, avec le même respect et la même crainte que s’ils effleuraient l’hostie con­sacrée, en prenant garde de ne point me souiller, de ne pas me meurtrir, de ne pas me flétrir et de ne point se blesser à mon contact.

C’est à moi que les cueil­leurs doivent leurs pauvres hardes, c’est dans la douceur de mes bras innombrables qu’ils emmaillotent leurs enfants, qu’ils se protègent comme ils le peuvent du froid de la nuit, c’est encore moi qui bois leurs larmes, le sang giclant de leurs blessures comme celui qui coule entre les cuisses des femmes, et les autres liqueurs qui s’échap­pent de leurs corps abrutis par le travail. Au lendemain du dernier jour de leur vie, c’est moi qui les enveloppe, protégeant leur peau du bois du cercueil et de la terre grasse où ils finiront par retourner me nour­rir. Je suis là depuis bien avant eux, quand cette terre était jardin sous le soleil et la caresse de la pluie, et je serai là bien après que tous auront disparu.

D’un seul de mes plants, on tire assez de fil pour faire le tour de la terre, et c’est aussi de mes fruits qu’on tisse les voiles des navires, blanches comme le dessous des ailes de l’albatros, et la cagoule qu’on passe au condamné, non pas, comme on pourrait le croire, pour éviter qu’il voie la mort s’approcher, mais bien pour empêcher qu’il puisse regarder dans les yeux ceux par qui elle arrive, car de tout temps il est certains égards qu’on réserve aux bourreaux.

On m’appelle Roi Coton, je suis blanc comme neige, je suis mille et je suis l’un.

Suivez-moi maintenant, car nul ne saurait mieux vous guider en cette terre de fous, en ce pays de marécages, moitié boue et moitié eau, mangé par le soleil. Ne craignez rien. Simplement, ayez soin de mettre vos pas dans les miens, et prenez garde aux serpents.

Voyez ces deux fillettes sous le soleil de la Louisiane, l’une brune comme le thé, l’autre aussi blanche que le lait, même taille, mêmes mem­bres frêles, huit ans à peine, et pourtant tout les sépare. La première a la tignasse épaisse et est vêtue d’un vieux sac de farine dans le jute duquel on a percé des trous pour les bras et la tête. Un hom­me la tire par l’épau­le et elle pleure en silence, bouche grande ouverte. La seconde, tout près, a des cheveux de miel, un teint de porcelaine. Elle est assise sagement à côté de son père, moustaches dorées, sacoche en cuir doucement patiné d’où sortent les tiges d’un stéthoscope semblables à des antennes d’argent, devant une table où l’on a déposé du thé glacé, de la limonade et des biscuits à la confiture de framboise. Le regard noir et le regard vert se croisent, une seconde, sous le soleil de la Louisiane.

« Qu’a donc fait cette pe­ti­te ?» de­mande distraitement le doc­teur McCoy qui, après être allé examiner son patient alité, a accepté de s’as­seoir quelques minutes dans l’ombre fraîche des chênes centenaires. Non loin, la grande maison à colonnade blanche ressemble à un immense bateau à aubes qui se serait échoué au milieu des champs de tabac et de coton.

Son hôtesse hausse les épaules. Elle n’a pas l’habitude de se mêler des querelles des domestiques, et encore moins de celles des esclaves.

« J’ignore ce qu’elle a bien pu faire aujourd’hui, mais elle a déjà essayé de s’enfuir deux fois ce mois-ci. Si jeune et déjà mauvaise tête », ob­ser­ve-t-elle comme elle ferait remarquer que le ciel est bleu.

Tournant le cou et changeant d’expression du tout au tout, elle presse d’un ton cajoleur la petite fille du doc­teur : « Eleanor, prends un biscuit, mon cœur, tu n’as rien mangé. »

Là-bas, le contremaître de la plantation a saisi l’enfant à bras-le-corps, l’a jetée sur son épaule comme un sac de farine et il s’éloigne à grandes enjambées tandis qu’elle con­tinue de tenter de se libérer. Ses pieds battent inutilement le poitrail de l’hom­me, qui la porte vers une cabane bancale, faite de planches grisâtres mal jointes.

Le doc­teur s’informe, par politesse, en versant dans sa limonade le contenu ambré d’une petite flasque qu’il vient de sortir de sa veste : « Mais pourquoi diable veut-elle tant s’enfuir ? Et pour aller où ?

— Pourquoi ? » répète Mrs. Whitfield en se tampon­nant les lèvres, qu’elle a minces, sèches et bien dessinées. « Aussi bien demander au chien pourquoi il mord : il le fait parce qu’il est dans sa nature d’être méchant. Mais cette petite peste s’est mis en tête d’aller retrouver sa mère et ses frères, vendus l’an dernier. »

Père et fille échangent un regard, tandis que leur hôtesse poursuit, imperturba­ble :

« Le plus drôle, c’est que je ne pourrais vous dire où sont rendus cette femme et ses vauriens de fils… Comment s’appelait-elle ? April, May… Je ne sais plus. Un nom de mois. Arthur s’en est départi à une époque où il a eu beaucoup de nouveaux arrivants et où nous avons écoulé bon nombre de têtes de bétail, alors les registres n’ont pas été tenus avec le soin qu’on y met habi­tuel­lement, et je serais incapable de vous dire qui au juste a reçu quinze cochons et qui cinq esclaves. » Elle a le petit rire de celle qui se sait suffisamment riche pour ne pas avoir à s’inquié­ter de ce genre de détails. Sous la table, entre les barreaux de sa chaise, Eleanor tape furieusement des pieds.

Le contremaître ressort de la cabane sans la fillette, va décrocher à quelque distance de là un long fouet pendu à un poteau, et le doc­teur demande, toujours d’un ton détaché : « Combien ?

— Pardon ?

— Combien pour la gami­ne ? »

Mrs. Whitfield a l’air ennuyé. Manifestement, il ne lui plaît pas de discuter de questions aussi triviales avec le doc­teur, toujours si élégant dans sa redingote et dont les cheveux ont des reflets d’or sous le soleil, même s’il semble éprouver le besoin de traîner partout avec lui sa petite fille, portrait tout craché de sa mère en miniature. À l’étage, dans sa chambre aux volets clos, le mari n’en finit plus de mourir du mal qui le ronge.

Mrs. Whitfield lève les bras au ciel, s’exclame coquettement : « Je n’en sais rien, grands dieux, c’est avec Johnson qu’il faudrait discuter de ce genre de choses ! » comme s’il s’agissait là d’un argument imparable ne pouvant que mettre fin à la discussion.

« Très bien », répond le doc­teur en lissant sa moustache. Il attend.

Mrs. Whitfield soupire, appelle d’un geste de la main une domestique debout, non loin, lui indique d’aller chercher le contremaître qui arrive aussitôt, son fouet enroulé sur la hanche comme un serpent.

« Johnson, le doc­teur McCoy souhaite savoir combien il en coûterait pour cette petite sauvagesse que vous n’en finissez pas de pourchasser. »

L’hom­me dévisage le médecin, enlève son chapeau, se gratte le front où coulent de fines gouttelettes de sueur. Il a les yeux de la couleur de l’acier.

« Sauf votre respect, doc­teur, pourquoi vous encom­brer de cette petite bonne à rien ? dit-il. Elle n’est pas assez forte pour travailler aux champs, et elle est trop jeune pour être utile à la cuisine. Ce n’est qu’une bouche à nourrir. Si vous cherchez de l’aide à la maison, vous devriez plutôt vous adresser à Mr. Allen. J’ai entendu dire qu’il attendait bientôt une demi-douzaine de nouveaux esclaves. »

Il remet son chapeau, qui plonge son visage dans l’ombre.

« Non, c’est celle-là que je veux », insiste Eleanor.

Le contremaître se frotte les mains comme pour les essuyer. Il fait mine d’ôter de nouveau son chapeau, qu’il cale plutôt sur ses yeux. Il se racle la gorge et finit par se pencher vers Mrs. Whitfield, à l’oreille de qui il murmure quelque chose. Elle lève les yeux vers lui, horrifiée.

« Johnson m’assure, dit-elle d’une voix blanche, que cette petite est possédée par le démon.

— Eh bien, l’affaire est réglée, alors. Nous vous en débarrassons. »

« Comment s’appelle-t-elle ? demande le médecin tandis qu’on assoit la fillette aux yeux écarquillés à l’arrière de son chariot, où Eleanor s’empresse d’aller la rejoindre.

— Ça fait un bout de temps que sa mère est partie, répond Johnson. Elle l’appelait d’un de ces noms pas catholiques… Donnez-lui celui que vous voulez, ce sera toujours assez bien pour elle. »

Un papillon blanc s’est posé sur le rebord du chariot, ses ailes levées frémissantes. Eleanor veut le saisir entre le pouce et l’index, mais la fillette noire souffle sur l’insecte, qui s’éloigne d’un vol hésitant.

« Vous avez ses affaires ? demande le doc­teur maintenant pressé de quitter cet endroit.

— Ses affaires ? »

L’hom­me rit, découvrant des dents tachées par le tabac, et crache par terre. Le médecin lui fourre dans la main une poignée de pièces. Derrière, Eleanor demande à l’enfant : « Tu veux bien venir avec nous ? » L’autre ne répond pas, mais fait un mouvement de la tête presque imperceptible.

« Papa, je crois qu’elle ne parle pas.

— Eleanor, il me semble qu’on ne saurait l’en blâ­mer. »

Une jeune fille en haillons sort d’une cabane en brandissant un morceau de tissu rapiécé rouge, jaune, orange et violet délavés, formé de longs triangles irréguliers. L’enfant a un sursaut en l’apercevant ; elle tend les mains dans un geste inutile, car déjà elle s’éloigne. Le chariot brimbalant descend l’allée bordée de chênes et baignée d’une pénombre verte, les trois passagers se balançant de gauche à droite au gré des cahots comme s’ils voguaient sur une mer agitée. Le papillon les suit un temps, puis se lasse et monte vers le ciel à petits coups d’ailes.

* * *

Mrs. McCoy accueillit la fillette sans trop de surprise ; depuis le début de l’année, son mari avait déjà ramené à la maison un cheval blessé (qu’il avait fallu abattre quand il fut devenu évident qu’il ne guérirait pas de l’infection qui avait débuté dans une patte cassée avant de gagner le sang) et une poignée d’oisillons déplumés dont la moitié avait survécu, pour se transformer en étour­neaux tout ce qu’il y a de plus quelconques. Apparemment, c’était plus fort que lui. Elle se contenta de lever un sourcil interrogateur en voyant l’enfant descendre du chariot, puis de pincer légèrement les narines quand elle s’approcha. Elle la confia aussitôt aux soins de la cuisinière, Lina, qui rechigna pour la forme, en grommelant qu’elle n’avait déjà pas assez d’heures dans une journée pour faire son ouvrage sans qu’en plus on lui demande de laver une petite négresse, mais ce faisant déjà elle inspectait les membres fluets de la fillette et le sac grossier qui lui servait de vêtement.

L’enfant se laissa déshabiller sans un mot ni un geste, aussi docile qu’une poupée de son, mais lorsque Lina voulut la faire entrer dans la cuve de cuivre, elle se débattit comme un chat, crachant, sifflant, multipliant les coups de griffes, jusqu’à ce que la cuisinière la soulève sans plus de cérémonie et l’assoie dans l’eau tiède, qui devint presque instantanément trouble. Il fallut la changer deux fois avant de pouvoir même songer à savonner le petit corps couvert d’une crasse qui ne se dissolvait que pour laisser apparaître une nouvelle couche plus ancienne. Il s’avéra que l’enfant était, sous la saleté, d’un brun plus clair qu’on ne l’avait cru, à peine plus foncée que du sucre roux. Lina continua de la frotter avec autant de vigueur qu’elle en mettait à astiquer les chandeliers d’argent, comme si elle s’était juré de faire reluire la fillette, en murmurant entre ses dents : « On croirait que je n’ai que cela à faire. Ne bouge pas, petite anguille. C’est que c’est glissant, ces affaires-là. » Une fois dans l’eau, l’enfant se laissa faire sans plus rechigner que si les membres qu’on récurait ne lui avaient pas appartenu. Simplement, ses lèvres remuaient comme en une muette prière et, de temps en temps, elle portait la main à sa tête et se grattait doucement le crâne d’un ongle, qu’elle ressortit une fois ensanglanté de la masse de cheveux noire où une unique mèche d’un blanc de neige faisait comme une plume d’oiseau. Soudain alarmée, Lina écarta de ses doigts la crinière pour découvrir une peau à vif où s’ouvraient çà et là des plaies rouges. Plissant les yeux, elle aperçut de minuscules cosses grises agrippées aux cheveux et des formes noires semblables à des grains de charbon, plus petites encore, qui s’activaient sur leurs pattes invisibles. La cuisinière eut un hoquet. Laissant la fillette tremper dans l’eau qui refroidissait, elle courut à la cuisine chercher une jarre de vinaigre, qu’elle répandit, en trois fois, dans les cheveux si épais qu’elle avait peine à y enfoncer les doigts. L’enfant tressaillit quand le vinaigre mordit son crâne écorché ; le liquide clair coula en larmes acides sur les joues, les épaules et la mince poitrine. Bientôt, une armée de lentes et de bestioles agonisantes vinrent flotter à la surface de l’eau trouble, où la fillette les regarda se noyer. De ce premier bain, elle garda l’amour de l’eau, la haine du vinaigre et une certaine sympathie pour les insectes.

Elle se releva, tirée par Lina, laissant dans la bassine un épais cerne grisâtre comme un serpent abandonne derrière lui la peau trop petite dont il vient de se libérer. Lina lui fit passer une jupe ayant appartenu à Eleanor et une chemise de gros coton, et alla chercher une paire de chaussures de toile que la fillette regarda sans comprendre, jusqu’à ce que la cuisinière les lui enfile, sans cesser de gronder : « Me voilà à genoux devant une petite moins que rien, à la chausser comme que si elle était une princesse. » Mais, une fois l’enfant lavée, épouil­lée, rhabillée, elle la consi­déra avec un sentiment qu’elle aurait été en peine de nommer et dont elle aurait été bien étonnée d’apprendre que c’était de la fierté.

Au souper, ce soir-là, la fillette refusa obstinément de toucher au plat que la cuisinière posa devant elle, où elle laissa figer le bœuf en sauce et sécher le pain de blé. Elle se saisit cependant à deux mains de la tasse de lait qu’on lui avait versée, pour la vider d’une seule lampée, dessinant autour de ses lèvres de longues moustaches blanches, après quoi elle demeura un moment immobile à contempler l’écuelle pleine et les ustensiles de bois comme si elle en voyait pour la première fois.

Levant les yeux, elle examina l’ensemble de la cuisine du même regard à la fois surpris et distrait : le large foyer de pierres dans lequel un feu brûlait en permanence, même aux jours les plus torrides de l’été, emplissant la pièce d’une odeur de cendres, et où était suspendue une marmite fumante ; au mur opposé, un évier de grès surmonté d’un tuyau argent d’où, quand on actionnait une pompe, s’écoulait de l’eau fraîche. La première fois que Lina appuya sur le long manche et fit gicler l’eau, l’enfant l’observa avec émerveillement et un soupçon de crainte. Il fallut plusieurs jours avant qu’elle ne s’habitue à ce miracle : de l’eau coulant librement, telle une cascade, dans une maison.

Une porte donnait sur l’extérieur et une seconde, plus petite, s’ouvrait sur le garde-manger où l’on conservait la farine, le sucre et les produits d’usage courant ; de là, quelques marches permettaient de descendre à la cave où reposaient les pommes de terre et les oignons dans des sacs en jute, en plus d’un quartier de porc mis à sécher, dont une patte fourchue pointait gauchement vers le sol. Par une petite fenêtre au-dessus de l’évier, on apercevait au loin les champs étirant leurs longs sillons brun et blanc sous le ciel qui pesait comme un couvercle. Le premier soir, quand, après avoir soigneusement fait des yeux le tour de la pièce, l’enfant découvrit cette ouverture, elle ne la quitta plus du regard.

La nuit venue, Lina entreprit de vider un placard où l’on rangeait les balais et qui aurait été juste assez grand pour y caser une paillasse, mais Eleanor, qui avait vu des gravures de la chambre à coucher de la reine Elizabeth, où une demi-douzaine de suivantes passaient la nuit au chevet de Sa Majesté, insista pour que la fillette dorme avec elle. Mrs. McCoy fronça les sourcils. Déjà elle se demandait si elle n’avait pas eu tort d’accueillir cette petite sauvageonne. À l’évidence l’enfant ne savait rien faire, et elle risquait d’être un fardeau plutôt qu’une aide. Ils ne pouvaient tout de même pas la relâcher dans la nature, comme on le fait d’un oiseau auquel on souhaite redonner sa liberté ou d’un chaton dont on ne veut plus. Mais non, ce n’était pas cela qu’on faisait avec les chatons : on les mettait dans un sac, et hop ! à la rivière. Arrivée à ce point dans ses réflexions, elle fut distraite par la pensée d’un vaste pique-nique à la préparation duquel elle avait accepté de participer et qui devait avoir lieu la semaine suivante, se perdit un instant dans la contemplation des gâteaux et des tartes dont il lui faudrait superviser la confection, ne tarda pas à bâiller, puis, Eleanor la regardant d’un air suppliant en tirant sur sa jupe, elle fit appeler le mari de Lina, qui faisait office d’hom­me à tout faire, pour qu’il installât un lit dans la chambre de sa fille et alla s’étendre auprès de son mari, lequel ronflait déjà dans ses moustaches. Le problème était réglé, du moins jusqu’au lendemain.

Quand elle se réveilla au milieu de la nuit, Eleanor chercha tout de suite des yeux la silhouette de la fillette, pour découvrir à la lueur blême de la lune que le petit lit dans le coin de la pièce était vide. Elle se faufila hors de sa chambre et, sur la pointe des pieds, descendit l’escalier dont les marches craquèrent dans la maison silencieuse. Elle fit d’abord le tour de la salle à manger et de la cuisine, puis du salon, avant de retourner à la cuisine, où elle entendit un bruit léger qu’elle crut d’abord être le grattement d’une souris occupée à grignoter quelque miette. Le son provenait du garde-manger ; elle s’en approcha à pas de loup, penchant prudemment la tête dans l’embrasure. Puis elle se glissa à l’intérieur et descendit les cinq marches menant à la cave, fraîches sous ses pieds nus. Dans la lueur cendrée entrant par un soupirail, elle découvrit la fillette assise par terre, une petite montagne de pommes de terre rassemblée dans ses jupes, quelques-unes entamées, occupée à mâcher un oignon dont on voyait luire la peau blanc-vert sous les pelures semblables à du papier.

Plusieurs semaines passèrent où l’enfant ne mangea, matin et soir, que des oignons et des pommes de terre qu’elle croquait comme des fruits — au grand étonnement de la cuisinière, qui jusque-là aurait été prête à jurer que ces dernières, crues, étaient un poison. Elle exhalait en conséquence une odeur limoneuse, à la fois piquante, soufrée et en quelque sorte souterraine, semblable à celle qui montait de la cave obscure où l’on gardait les légumes.

Ayant supplié qu’on permette à la fillette de s’as­seoir à ses côtés dans la salle à manger, Eleanor essaya en vain de lui faire avaler du faisan, du jambon ou du poisson-chat, dont elle lui offrait de minuscules bouchées, comme à ses poupées. Dès qu’elle en sentait la texture tiède sur sa langue, la fillette les recrachait, tout comme les légumes cuits qu’on lui offrait. Un matin, enfin, Eleanor songea à présenter à la nouvelle venue une cuillère trempée dans un pot de miel. La petite huma prudemment le métal brillant enduit de l’épais liquide doré et parfumé avant d’y poser le bout de la langue. Traversée d’un frisson qui lui donna la chair de poule, elle leva vers Eleanor des yeux émerveillés.

À partir de ce jour-là, Lina, qui avait assisté à la scène, ferma tous les soirs à double tour le garde-manger où s’alignaient, à côté des bocaux de gelées et de confitures, les pots et les rayons ambrés, et l’enfant accepta sans rechigner de manger ce qu’on posait devant elle, du moment qu’on versait dans une soucoupe une flaque de miel de la taille d’une pièce de un dollar, dans lequel elle était autorisée, une fois son repas avalé, à tremper un doigt qu’elle suçait d’un air absorbé.

* * *

Eleanor, qui depuis qu’elle avait appris à lire dévorait les vies de reines et de princesses réelles ou fictives, s’était prise à cette époque d’une véritable passion pour les contes du roi Arthur et des chevaliers de la Table ronde, dont elle relisait sans se lasser les aventures dans les éditions reliées de cuir que possédait son père.

Peu intéressée par ces histoires, sa compagne restait sagement assise sur une chaise, à regarder par la fenêtre ou à jouer avec ses doigts en balançant les jambes. Quand Eleanor voulait lui montrer une gravure qu’elle croyait susceptible de l’intéresser, l’enfant la considérait avec la même stupeur que provoquait en elle la vue des minuscules caractères encrés qui s’alignaient sur la page telles de longues rangées de fourmis. Un après-midi, toutefois, la fillette se leva d’elle-même et vint se placer derrière Eleanor pour ob­ser­ver par-dessus son épaule une illustration des Idylles d’un roi où l’on voyait Guenièvre, chevauchant en amazone, dans un paysage nocturne, près d’un ruisseau sous quelques rares rayons de lune. Fascinée, l’enfant s’approcha de la gravure presque jusqu’à la toucher du nez, puis traça soigneusement à l’aide de son index la silhouette alanguie de la reine sur son cheval.

« C’est Guenièvre, expliqua Eleanor. Elle vient de quitter Lancelot, son amoureux, pour aller se réfugier au cloître. »

L’enfant la regardait d’un air interrogateur.

« Un cloître, c’est une sorte de couvent. »

Elle guetta une lueur de compréhension, puis reprit :

« Un endroit où vivent des religieuses. »

La fillette était retournée à son minutieux examen de la gravure, n’ayant cure de la reine et de son cloître, mais fascinée par le cheval dont la crinière semblait flotter au vent. Eleanor cependant n’avait pas dit son dernier mot :

« Des femmes qui portent le voile, comme les mahométanes, mais c’est parce qu’elles ont juré de consacrer leur vie à Dieu. »

Alors l’enfant, ne quittant pas le cheval des yeux, remua les lèvres presque sans qu’aucun son en sorte, formant tout bas le mot «Guenièvre», et Eleanor fut soulagée de cette distraction inattendue qui lui évitait d’avoir à entrer dans des éclaircissements théologiques où elle aurait craint de s’embourber, étant arrivée à la limite de ses connaissances en la matière.

« Elle parle ! » annonça-t-elle triomphalement au souper ce soir-là.

Dès ce jour, la fillette fut donc appelée Guenièvre, au grand dam de la cuisinière qui n’avait jamais réussi à se faire appeler Selina par qui que ce soit et ne comprenait pas que l’on puisse offrir si noble nom à une créature si insignifiante. Aussi, refusant de l’utiliser, elle eut tôt fait de lui trouver un diminutif que tous adoptèrent, et la fillette ne fut bientôt connue que sous le nom d’Èvre. Quelques mois passèrent et, tout naturellement, l’esprit préférant revenir à ce qui lui est familier plutôt que d’accueillir l’inconnu, Èvre devint Ève, et le resta.

Je veux lire le livre

0 Commentaire

Laissez une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.