Un jardin de papier

   Chaque livre a sa propre histoire.

    Examinez-le de près, vous verrez bien les contours irréguliers des caractères craquelés, bossus, crevassés, les lettres penchées ou qui dépassent leurs congénères vers le haut ou vers le bas, les variations d’intensité, de texture et de teinte de l’encre, les grains de poussière et les gouttes de sueur incorporées dans la trame même du papier, les minuscules insectes pris au piège sous le poids de la platine et fixés à jamais, déguisés en virgules ou en points superflus.

    Dans ces imperfections se lit toute l’histoire humaine des graveurs de caractères, les yeux plissés des compositeurs et des ouvriers typographes, le visage noirci des apprentis toucheurs, leur course contre la montre, contre les peines et le chaos, contre la vie, pour créer cette chose qui, bien que n’existant pas dans la nature, est tout de même soumise à son action.

    Pages tachées, roussies, desséchées. Papier qui s’effrite comme du métal rouillé. Fils décousus, bandeaux effilochés. Couvertures pendantes, à moitié arrachées, pages de garde manquantes, écoinçons de bougran défaits. Les acariens, les blattes et les termites se régalent de papier et de colle à relier. Les rats et les souris se creusent des nids douillets dans l’épaisseur de leurs chapitres. Et à l’abri du regard, par l’action chimique du temps, les mots eux-mêmes sont vidés de leur sève. Dans chaque bibliothèque, les lecteurs restent assis dans un silence placide alors qu’autour d’eux, des forêts entières se désagrègent.

 

Magnifique extrait de Un jardin de papierde Thomas Wharton, publié aux Éditions Alto, 2007

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